Maison du Souvenir

Les trois navires belges oubliés qui participèrent au débarquement du 6 juin 1944.

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Les trois navires belges oubliés qui participèrent au débarquement du 6 juin 1944

Introduction

       A ma grande surprise, en relisant un vieil article du journal Le Soir datant de 1978, j’ai appris que trois navires belges avaient participé au débarquement du 6 juin. Il s’agit des navires « Marcel », « Julia » et « Belgique ». Nulle part, dans la littérature spécialisée sur la marine belge pendant la Deuxième Guerre mondiale, je n’ai retrouvé trace de ces navires. Ils furent avec leurs équipages bien  vite oubliés. Seul, le capitaine Van Damme rappela leur fait d’armes en 1978. Je me permets ci-dessous de retranscrire le très beau récit qu’il fit au journaliste Marcel Vermeulen.

Dr Loodts P.



Le capitaine Van Damme en 1945

Le journaliste Marcel Vermeulen interviewe le capitaine Robert Van Damme[1]

       Il n'a rien du marin énorme avec tricot à col roulé tatouages et grande gueule. II n'est pas un marin de cinéma ni de roman il est un personnage de la réalité - mais un personnage quand même... II est de taille modeste, il a la peau rose, l'œil vif et le verbe abondant. Il adore raconter... Et il est vêtu comme un homme de la ville – et, dans son appartement, à Auderghem, on ne voit aucune trace de bateau, aucun souvenir de cinquante ans de navigation autour du monde.

       - Je n'aime pas les portraits de famille sur les murs, et, pour la même raison, je n’accroche pas de bateaux, Tout est là. Il dépose sur la table des albums épais, pleins de photographies. C'est toute une vie avec les parents, les amis et une trentaine de navires. Et voici également tous ses livrets d'embarquement. C'est un conservateur !

       - C'est vrai, j'ai même un petit musée, à Sandgate, où je possède également un appartement. Sandgate, c'est près de Folkestone, et il y a là une école de cadets où je donne des cours, bénévolement, plus exactement, je donne des conseils de vieux marin, et les élèves apprécient beaucoup cela. Dans la marine, voyez-vous, on ne tient pas les anciens pour des barbes. Voici, en première page du premier album, mon premier bateau, Le « Siam » un trois-mâts carré, en fer, de 1.755 tonnes, construit en 1889. Un sacré bon bateau ! J'avais douze ans, et le capitaine, lorsqu'il m'a vu, m'a dit, en anglais, que j'étais vraiment très petit. Je ne comprenais pas, à cette époque, un mot d'anglais, je ne parlais que le français et le patois flamand de mon père.

La fin des voiliers

       - Procédons par ordre, capitaine. Vous êtes né à La côte ?

       - Mol ? Quelle idée ! Parce que je suis le fils d'un peintre de la mer ? Mon père. Frans Van Damme, était natif de Termonde et se flattait d'être le neveu du lord-maire de Londres, De Keyzer, belge d’origine. Ma mère descendait, par les alcôves secrètes d’une noble famille francophone et châtelaine. Quant à moi, J'al vu le jour à l'Allée Verte, en 1906 selon l'état civil, en 1907 selon le carnet de mariage de mes parents... Les bureaucrates ont toujours été des comiques. J'ai été un petit peu à l'école à Ixelles, en français, puis un petit peu à Laeken, en flamand et dans les deux cas, je ne me suis pas montré bon élève ; J'avais l'esprit ailleurs, paraît-il.

       - Pourquoi avez-vous quitté l'école à douze ans ?

        Pour diverses raisons. D'abord, je ne l'aimais pas. Ensuite, ma famille avait été démantibulée et ruinée par la guerre. Ma mère avait été condamnée à mort par les Allemands mais ils ne la fusillèrent pas, mon père avait été incarcéré à Saint-Gilles et mon frère, qui avait quatorze ans, était en prison à Vilvorde. J'avais dix ans quand ce malheur est arrivé, Je me retrouvais seul, avec des voisins compatissants et la soupe populaire. J'ai pris l'habitude de tirer mon plan, Bref, Je me suis un jour retrouvé à Anvers, rôdant sur les Quais, Aujourd'hui, cela ne serait plus possible, il faut avoir seize ans.

       - Et la vie à bord de ce voilier, ce devait être dur ?

       - Oh ! pas tellement ! Je suis heureux, en tout cas, d’avoir pu vivre la fin de la grande époque des voiliers, Ça, c'étaient des marins ! Le capitaine, un Norvégien nommé Tonnewold, était un brave homme, et, du reste, tous les Norvégiens sont des marins formidables, avec un cœur et un courage grand Comme ça, ils sont les seigneurs de la mer. Nous étions vingt-trois à bord, appartenant à une dizaine de nationalités, et tout le monde était très gentil avec moi ; je n'ai jamais subi une grossièreté ni une violence, au contraire, aux escales, on m'achetait du chocolat ! L'enfant gâte du bord ! Et je m'instruisais, car il y avait des Russes blancs qui étaient des hommes cultivés parlant plusieurs langues et qui m'apprirent un tas de choses. Pour moi, le «  Siam »  est un merveilleux souvenir. C’était mon premier voyage, mon premier  cap Horn... Le terrible cap des tempêtes !

L’école Neptune à Schaerbeek

       - Allons, allons ... N'exagérons rien. Le cap Horn n'est pas toujours facile à doubler, mais quand la mer est démontée, les marins – je parle des vrais marins, de ceux qui n'oublient jamais qu'ils sont responsables d'un bateau, de son équipage et de son chargement – rebroussaient chemin et allaient attendre dans des eaux calmes, que les eaux du cap s'apaisent. Mais Je voudrais vous parler de L‘Ecole Neptune de Schaerbeek, où j'ai fait une partie de mon apprentissage. C'est en lisant un article sur la place Pogge que cette Idée m'est venue, car j'ai un peu connu cette petite place, située non loin de la rue de l'Est, où je suivais les cours du capitaine Bickx. Ça, c'était un bonhomme qui mérite assurément qu'on parle de lui. Il avait fondé cette « Ecole Neptune » qui préparait aux cours supérieurs de navigation.  Le fait de la trouver à Schaerbeek était déjà une originalité. Mais son existence même était extraordinaire, car on a peu d'estime, dans notre pays, pour les petites écoles privées, comme si les grandes écoles ne produisaient que des grands hommes !

       En Angleterre, il y a un tas d'écoles de navigation qui préparent aux études, et elles ont du succès ! Donc, Bickx était un ancien capitaine, qui avait servi dans la marine marchande allemande. Il parlait, du reste, l'allemand couramment, ainsi que l'anglais. Quant au français, il le pratiquait avec un formidable accent bruxellois ! Il était sympathique c'était une espèce de capitaine Haddock, tonitruant, porté sur la bouteille, mais pas méchant pour un sou, A l'école, on enseignait les manœuvres, Les cours de cosmographie étaient donnés, je parle des années vingt par un vice-amiral russe chassé de son pays par les bolcheviks. Il se nommait Antonov, c'était un homme très distingué. Les leçons d'anglais étaient données par un Anglais, un ancien jockey qui, venu un jour disputer un grand prix à Stockel, avait fait une vilaine chute et était resté longtemps en traitement, et s'était finalement fixé chez nous, Quant aux cours de maths, je me souviens d'une espère de clochard qui jonglait avec l’algèbre en pensant à autre chose, et qui remuait des idées si moroses qu'elles lui valurent de connaître une fin dramatique.

       - C'était une école pittoresque

       - Mais vous en avez fréquenté d’autres ?

       - Je suis surtout un autodidacte. De mon temps, plus d'un passai ses examens de capitaine aux alentours de la quarantaine !

       C'est ce qui m'est arrivé. J'ai été à l'école d'Ostende, à l‘école d’Anvers entre mes voyages. J'ai été lieutenant de cabotage, pilote hauturier, Mais j'al surtout navigué, Je vous l'al dit : trente navires ! Et finalement, j'aurai été capitaine pendant vingt-cinq ans, soit la moitié de ma carrière. Ce n'est pas si mal.

Deux ou trois souvenirs entre mille

       - Evidemment… Je ne vais vous demander de raconter vos souvenirs, de retourner dans tous les ports, de retraverser toutes les mers. Mais vous pourriez citer deux ou trois points culminants ?

        - Je devrais citer des hommes. J'ai connu des hommes si étonnants, si magnifiques, Le capitaine Vincke, qui, chaque fois qu'il descendait à terre, emportait des fusées qu’il faisait éclater dans les bistrots du port ! Et le capitaine Gillis, qui commandait l' « Escaut », On l'appelait « Zotte Gillis », Quand le temps était beau, il montait sur la passerelle, coiffé d'un chapeau buse. II y a eu le coup de cercueil C'était à bord du « Jan van Rljswijck ». Nous avions embarqué, à Grangemouth, le corps du capitaine Renier, mort accidentellement et le cercueil avait été placé dans un canot de sauvetage, Or, un passager clandestin, déserteur allemand, s'était caché sous la bâche de ce canot. Une nuit, à bout de nerfs, il sortit de sa retraite, sous les yeux de l'homme de quart qui se mit à hurler d’épouvante...

       - En mer, les marins reconnaissent leurs bateaux de loin ?

       - Sans hésitation ! Et ce qui est plus remarquable, c'est le « style » des radios. Chaque radiotélégraphiste a une frappe personnelle, comme chaque écrivain à sa manière. On les identifie tout de suite. Mais je voudrais, à présent, vous parler du « Julia », Ce fut mon premier commandement, à la fin de la guerre de 40-45. Je m'étais retrouvé en Angleterre au commencement du conflit ; j'avais frappé a toutes sortes de portes, à Londres mais c'était le temps de la pagaille des hésitations. En plein drame on vivait des moments courtelines que je crois qu'il vaut mieux ne pas insister là-dessus, car, au fond, cela n'est pas drôle, En plein « blitz » j'ai rencontré Ruby, une jeune Anglaise du « Signal Corps » ; Je l'ai épousée quelques années plus tard, et elle m'a donné deux filles.  Bref, le 4 juin 1944, Je me trouvais à Swansea, à bord du « Julia », un vapeur avec lequel, sous le commandement du capitaine Coppin, j'avais fait du transport de matériel de guerre, Mais, le 4 juin, on sentait que c’était sérieux. Les consignes étaient sévères, nous étions bloqués dans le port, et on chargeait le bateau de vivres comme si nous allions faire le tour du monde. Puis, le « Julia » prit dans ses flancs cinq cents tonnes de munitions puis cent tonnes de gazoline et le 5 juin on embarqua une compagnie du 127ème régiment de New-York, L'opération « Overlord » allait commencer ! Dans la nuit du 5 au 6, nous faisions route vers la cote française où nous devions aborder entre Calais et Boulogne ; cela, tout le monde y croyait dur comme fer, y compris les Allemands. Or, dans la nuit, de nouvelles instructions nous parvinrent, et, à l'aube, nous nous trouvions en face d'une plage du Calvados qui allait désormais porter un nom historique : « Omaha ».

Le jour le plus long

       - Vous avez donc pris part au débarquement du 6 juin ?

       - Exactement, le jour « J » appelé également « le jour le plus long ».... Entourés d'une escadre et placés sous une ombrelle d’avions. Ce qui n'empêchait pas les bateaux de sauter autour de nous. Nous étions à la merci d'un projectile, avec nos cinq cents tonnes de munitions et notre lac de fuel Nous étions, dans ces eaux bouillonnantes d'explosions, dans cet enfer de canons et de bombes, trois petits bateaux belges, car, en plus du « Julia » il y avait le « Marcel », chargé de gazoline et commandé par le capitaine De la Rue, et le « Belgique » placé sous les ordres du capitaine Jacobs, un ancien de chez Bickx ! On n'a jamais ou du moins très peu parlé de ces Belges qui ont soutenu l'action des forces alliées, qui ont pendant des mois, pendant des années, navigué dans des eaux infestées de sous-marins et de mines, et sous les mitraillades des avions. Et, de toutes ces actions, le jour « J » a été le couronnement fantastique c‘est ce jour-là que l’heure de la libération de l'Europe a sonné. Et nous étions trois petits bateaux, dans cette formidable tourmente. Et notre action n'a jamais été honorée en Belgique... Tenez, voici les documents de la marine américaine et de la marine britannique, qui rendent hommage aux officiers et aux hommes du « Julia » et j’ajoute que l’Angleterre a salué comme il convenait les équipages de sa marine marchande qui ont traversé, sous un déluge de feu, le jour le plus long.  C'était normal, non ?  Mais chez nous, J’al reçu du Premier ministre de l'époque, Achille Van Acker, une lettre de félicitations mais de l’administration de la Marine rien, plutôt si : cette réponse, à l’une sollicitation que j’avais adressée au nom de l’équipage : le fait d'avoir participé à bord d’un bateau civil au débarquement de matériel et d’hommes sur une plage d'Omaha ne constituait pas un fait de guerre.      

        - Le ridicule n'est pas de votre côté,

         - Je le sais bien, et c'est pourquoi je prends la chose avec le sourire. Ce qui importe, c'est d'avoir le sentiment d’avoir bien fait les choses, au moment où il le fallait. A Saint-Laurent­sur-Mer, le 6 juin 1944, peu après avoir mis pied à terre parmi des cadavres de soldats allemands et américains, j’ai vu au pied d'un petit mur un rosier. J'al cueilli une rose rouge – elle est ma croix de guerre.

MARCEL VERMEULEN,

 

 

     

      

 

 



[1] (Article paru dans le journal « Le soir du mardi 7 mars 1978 » sous le titre Robert Van Damme, de mousse à capitaine, raconte cinquante ans de mer):


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