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Terrorisme en Condroz.

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Terrorisme en Condroz.

point  [article]
Journal de Campagne du Capitaine-Commandant CH.-J. Bodart aux Editions VEZHAM

Accrochage de Braibant, le 26 juin 1944

Destruction du pont de chemin de fer de Lienne (Ciney), le 5 juillet 1944

Sabotage du tunnel d’Yvoir-Spontin, le 19 juillet 1944

Combat de Jannée, le 27 août 1944

Le camp de la « Tombe du Loup », à Custinnes, en août 1944

La pendaison de David Delrée, au château de Villenfagne, à Sorinnes-Dinant, le 6 septembre 1944

TERRORISME EN CONDROZ

Un grand remerciement aux Editions VEZHAM pour leur autorisation.

HISTOIRE DU GROUPE CINACIEN DE L'A. S.

JOURNAL DE CAMPAGNE

du

Cap.-Cdt. Ch.-J. BODART

U.F.A.S.

NOTE DE L'EDITEUR

Décembre 1949.

       Le Groupe « A» du Secteur 5 de la Zone V est à peu près le SEUL à avoir possédé, sous l'occupation, en plein bois, une organisation militaire effective basée sur la motorisation. Ce groupe a « vécu » et « agi » en unité combattante organisée et fit campagne dans les bois du Condroz et des Ardennes pendant les cent jours qui précédèrent la Libération.

       Son organisation spéciale le dirigea vers une formule d'action qui lui fut propre et qui toucha à tous les domaines de l'activité de la Résistance, depuis la diffusion de tracts en allemand, jusqu'au combat délibéré. Grâce à sa motorisation, il agit parfois simultanément en plusieurs points distants de 50 km. les uns des autres.

       Il fut le SEUL à soutenir une attaque sous bois d'un effectif de 2.500 SS et à en sortir vainqueur, en infligeant à l'ennemi des pertes se chiffrant à 187 hommes.

       C'est lui également qui a à son actif le fameux sabotage du Tunnel d'Yvoir-Spontin.

lN MEMORIAM

       Avant de mettre le point final à ce « Journal de Campagne » nous voulons rendre hommage aux martyrs civils de la barbarie nazie que nous considérons comme des frères d'armes.

Commune d'Achêne

DEMEUSE Edouard                          DEMEUSE Joseph

Commune de Sovet

                LAMY Félix                                       DAMANET Marie-Mathilde

GOZIN Edouard                                         GOZIN Félix

BEUZARD François                              MARTIN Victor

FADEUX Philippe                                  MONIN Juliette

FADEUX Antoine                                  DEPREZ Isidore

SIMON Firmin                                           DUJEUX Albin

LEONARD Lambert                                   ANDRE Zénon

JAMOTTON Joseph

Commune de Pessoux

ADELAIRE Julien                                 BOUCHAT Georges

CAMUS Albert                                    CHAMBERLAN Jean

CHAMBERLAN Victor                         DEBROUX Gustave

DEFOOZ Joseph                                               DUBUIS Léon

FOURNEAU Jean                                 FOURNEAU Maurice

FRANÇOIS Jean                                       FRANÇOIS Robert

FRANÇOIS Joseph                                         FRESON Ernest

GOYSENS Georges                                          HALIN Joseph

HISTAS Victor                                            HOEBEKE Firmin

JADIN Désiré                                                       JADIN Henri

JADIN Jules                                           LAMBORAY Charles

LAMBORAY Joseph                               LAMBOTTE André

LEGRAND Georges                                      LIEGEOIS Jules

MARLAIRE Julien                                     MARLAIRE Léon

OLIVIER Jean                                             PAULUS Georges

SOLOT Albert                                                 VOOS François

WALDORF Guillaume


Journal de Campagne du Capitaine-Commandant CH.-J. Bodart aux Editions VEZHAM

AVERTISSEMENT A MES MAQUISARDS

       Le Journal de Campagne du Groupe « A » du Secteur 5 de la Zone V de l'A.S. a été écrit dans l’unique but de relater exactement et chronologiquement les faits tels que nous les avons vécus depuis août 1940 jusqu'au 7 septembre 1944, à 20 heures, au moment de l’arrivée des premiers chars américains.

       Il n’a d'autre prétention que d'être l'expression de la vérité sans enluminures, sans haine et sans tendance quelconques et de rendre justice aux « vrais » maquisards.

       J'ose croire que tous les maquisards dignes de ce nom se reconnaîtront à travers ces lignes et je leur demande de m’excuser si une faute de mémoire ou de documentation m'a fait omettre l'un ou l’autre nom.

       J'ai voulu pallier toute omission en faisant figurer « in fine » l'Ordre de Bataille complet du Groupe.

       J'espère que tous  mes « anciens » seront contents de posséder leur Journal de Campagne et qu'ils seront fiers de pouvoir le montrer.

       Ils peuvent d'ailleurs être pleinement satisfaits de leurs exploits.

       Je ne voudrais certes pas qu'ils en tirent une vanité quelconque, mais je dois pourtant leur faire connaitre l'opinion de deux personnes dignes de foi... au risque de heurter ma propre modestie.

       La première est celle de mon voisin du Maquis, le capitaine-commandant baron Jacques de Villenfagne, qui a qualifié publiquement les « Cent Jours » de campagne du Groupe « A » (du 29 mai au 7 septembre 1944), de « véritable épopée ».

       La seconde est celle du lieutenant Pierre Musschoot, de la Brigade Piron, qui me confia qu’en Normandie, quand il débarqua avec la Brigade, les gens du pays lui, ont fait cette réflexion : « Vous êtes de Ciney ? ... mais c’est la capitale du MAQUIS en Belgique ! »

AVANT-PROPOS

       Dans une conférence que je donnai dernièrement au Groupe « Herornaert-Dirix » de l'A.S., je citais comme geste typique de Résistance une menace écrite envoyée par moi à un Kreiskommandant, où je mettais en balance la vie de deux sujets allemands prisonniers du groupe, avec celle de deux de mes hommes blessés et capturés par la G.F.P. de Dinant. Deux choses surprennent dans cet acte : son arrogance et sa réussite. Car mes deux hommes eurent la vie sauve et j'en avais l'intime conviction.

       D'où nous venait cette parfaite assurance, cette certitude d'en imposer à l'ennemi ? ... C'est toute l'Histoire de la Résistance !

       Là n'est pas mon but ... mais il me faut bien tracer rapidement la genèse de cette Résistance pour donner un cadre à ce Journal et une explication de notre « esprit ». Que l'on me pardonne ce hors-d’œuvre, mais il s'impose à l'égal d'une contribution à la Vérité et à la Compréhension.

       C'est en août 1940 que je fis mes débuts dans la Résistance réelle. Je passerais certes pour un monsieur bien prétentieux, si je me laissais aller à dire qu'ils n'étaient pas nombreux les «  Résistants » de cette époque. Et cependant ... c'était vrai ! !

       On traversait un temps de ténèbres, de passivité et d'acceptation et l'on entendait plus d'éloges de la Wehrmacht, de sa tenue et de sa discipline que de regrets de la défaite et encore moins d'espoir dans le seul « champion » resté en ligne.

       Les uns spéculaient froidement, les autres cherchaient il adapter, qui son état, qui son activité à la situation du moment. On admettait la défaite, c'était un fait ... et l'on découvrît le beau mot de « Réalisme » justifiant l'abandon et parfois la lâcheté. Et c'est pourquoi le geste de « non-acceptation » (on ne disait pas encore « Résistance » à ce moment) de gens comme Mme Seine et M. Theyssen, de Namur, comme les majors Cyrille Bontemps et Louis Delhaye, comme Louis Barthélémy, le chanoine Knood, Charles Chaput, Léon Verbois, Marcel Rodrique, Marcel Meunier et les frères Albert et Marcel Roberfroid, de Ciney, pour ne citer que ceux-là que j'ai connus... ce geste accompli à l'encontre de l'opinion générale prend la valeur d'une prophétie ... et encore d'une courageuse prophétie.

Cette «  non-acceptation » du début conduisit bien du monde en prison... car la délation se mit à fleurir dans cette ambiance de « réalisme ». Et c'est ainsi qu'après m'être évadé comme P.G. de la « Festungs » de Namur, le 14·7·41, pour rejoindre l'Angleterre, je retrouvai mon grand ami Cyrille Bontemps à la Citadelle de Liège, le 15 juillet. Dénoncés l'un et l'autre avec cinquante camarades, nous avions l'honneur d'inaugurer cette nouvelle prison inventée par l'occupant pour nous protéger. C'est là que j'ai connu les Coeme, les Hockay, les Hoornaert, qui tombèrent, déjà, pour l'Idée de révolte qui naissait. La Résistance avait eu ses prophètes, ils furent ses premiers martyrs et ses héroïques précurseurs. Eux donnèrent l'impulsion et c'est un hommage à leur rendre d’avoir entraîné les bonnes volontés dans l'idée, pure à ce moment, de « résister » ; Car c'est dans les prisons que nous avons empli nos cœurs de haine et que le souffle de révolte s'est avivé et, de bouches en bouches, de tracts en journaux clandestins, se répandit à travers le pays entier, secouant les consciences et bousculant le « réalisme », pour créer, enfin, la « Résistance Armée », la digne et pure et seule vraie fille de l'Esprit des P.P.

       Il faut savoir imaginer l'ambiance hautement patriotique de ces prisons pour comprendre. Il y régnait déjà en 1941 une espérance folle, une certitude absolue de la défaite allemande et un moral merveilleux, où chacun a puisé les principes constituants de cette inébranlable assurance dont je parlais tantôt. Ceux qui en sont revenus à temps en ont gardé une telle empreinte qu'ils sont tout naturellement entrés dans la Résistance Armée, avec cette magnifique conviction et ce bel enthousiasme qui firent d'eux de beaux soldats et des combattants victorieux.

       Pour illustrer cet esprit de la Résistance à ses débuts, je raconterai deux incidents dont je fus témoin.

       Le premier se situe en octobre 41. L'affaire Coeme passait devant le « Kriegsgericht » de l'O.F.K. de Liège. Nous faisions partie, avec le major Bontemps, de la deuxième fournée de prévenus. Plusieurs condamnations à mort avaient été prononcées par le célèbre juge Rosga, au cours du jugement de la première fournée : Jamar, Robion, Geys, Hoeke, Pallen, Gendarme, Gadisseur, Bechoux ... entre autres. Le juge Rosga était celui que Graff, chef de la G.F.P. de Liège, dénommait ... Der Blut Richter. (C'est, d'ailleurs, la réputation que les avocats Cassian Lohest et Gaston Kreit rapportent dans leur livre La Défense des Belges devant le Conseil de Guerre Allemand.) Nous savions tout cela et ce juge ne laissait pas de nous impressionner.

       Et pourtant, au cours d'une audience à laquelle j'assistai, le major Bontemps répondit à ce même juge, qui lui demandait s'il était certain de la victoire de l'Angleterre : « Mais certainement, Monsieur le Juge ! ! »

       Eh ! bien. Pour oser cela, il faut du cran ! Le major le paya de deux ans de travaux forcés qu'il fit à Siegbourg.

       Qu'est-ce d'autre que son enthousiasme qui aurait pu lui inspirer une telle réplique?

       Le second incident a lieu en prison à la Citadelle de Liège, à la même époque. La Gestapo venait d'arrêter tous les membres connus de la Légion Nationale et Paul Hoornaert, son chef. Les Allemands avaient découvert des stocks d'armes et de munitions et la Légion avait justifié de cette possession par l'éventualité d'une menace communiste. Spéculant sur cette allégation, les Allemands cherchèrent à attirer la Légion à eux pour combattre à leurs côtés en Russie. J'ai eu Hoornaert comme voisin de cellule. J'ai assisté aux tentatives de pression et de chantage faites par les Allemands sur Hoornaert. Ils lui donnèrent un régime de faveur : il eut des draps de lit, de la lecture, des colis, la faculté de se promener seul dans la « cage à poules ». Ses interrogatoires se muèrent en conversations amicales. Hoornaert tint bon et répondit, déjà, à sa façon : Nuts ... Il périt à Sonnenbourg pour ce « Nuts ».

       Quelle conviction devait aussi avoir cet homme ?

       Sorti de prison enrichi de ces précieux dons hérités de ces grands patriotes, je n'eus pas l'occasion d'en faire profit immédiatement. L'affaiblissement dû à la détention, l'insuffisance de l'alimentation, les sévices dont j'avais été l'objet (mes compagnons de captivité Guillaume Hoeke et Cyrille Bontemps se rappellent avec quelle régularité cynique l'Oberfeldwebel nazi, chef de prison, venait journellement me dire que je ne devais tout de même pas m'en faire, puisque je serais quand même fusillé), et l'excitation trop forte de la liberté inespérée me terrassèrent littéralement et me tinrent éloigné de toute activité réelle pendant près d'un an, j'eus la chance d'être sérieusement aidé par mon ami le capitaine Léon Verbois, dont l'aide en vivres reconstituants me fut très salutaire.

       Malgré ce handicap, je collaborai autant que possible avec lui à l'organisation du Groupe de Résistance dont il avait le commandement après que son créateur, le capitaine Barthélémy, poursuivi par la G.F.P., eut dû prendre le large en Ardennes, où il commanda un autre groupe (le Groupe « C » du Secteur-Zone V), qui se distingua brillamment et qui eut la chance et l'honneur d'accueillir le commando du colonel Blondeel.

       Lorsqu'au début 1943, je fus définitivement rétabli, ma collaboration se fit de plus en plus active et j'eus la chance d'avoir retrouvé suffisamment de force et de santé pour pouvoir entrer complètement dans la clandestinité à partir du mois d'août. Ce fut l'époque où nous « délogions » et où nous considérions notre « chez nous » comme le plus dangereux traquenard. Et quoique sans grands incidents, cette vie fut quand même riche d'enthousiasme et de beaux gestes. C'est l'époque de gestation et de naissance du Groupe « A », dont vous allez lire l'histoire dans le cadre que je viens de lui dessiner.

       C'est avec une réelle émotion que je dédie cette histoire du Terrorisme en Condroz à mes braves maquisards et que je leur rappelle ce que je leur disais le 10 novembre 1944 :

       Surtout, n'attendez pas de récompense ! !

       Qu'il vous suffise d'avoir la satisfaction du Devoir accompli !

       Maintenant que voilà plus de quatre ans que la belle aventure est terminée et que l'oubli et l'indifférence sont venus avec la jouissance de la Paix retrouvée, j'ai voulu que vous gardiez encore, malgré tout et toujours, la tête haute !

       Je vous adresse cet historique du Groupe pour que vous y puisiez cette fierté et cette satisfaction accessibles uniquement à ceux-là seuls qui combattirent d'enthousiasme.

       Je l'adresse également à nos 22 morts pour qu'à votre fierté, vous y joigniez le SOUVENIR et le RESPECT :

Pierre CONRAD, tué à Purnode, le 17 août 1944;

Jacques THIBAUT, tué à Custine, le 25 août 1944;

Hubert CHARLES, tué à Larmée, le 27 août 1944;

Joseph PESESSE, tué à Jannée, le 27 août 1944;

Louis DENIS, tué à Jannée, le 27 août 1944;

François MATHIEU, tué à Jannée, le 27 août 1944;

Alfred BERTRAND, tué à Jannée, le 27 août 1944;

Jean LEFEBVRE, disparu à Jannée, mort en Allemagne;

Louis GODART, disparu à Jannée, mort en Allemagne;

Gilbert BAURIN, disparu à Jannée, mort en Allemagne;

Camille MAUDOUX, disparu à Jannée, mort en Allemagne;

Joseph DELVAUX, tué à Ciney, le 28 août 1944;

Joseph LACOUR, tué à Corbion, le 6 septembre 1944;

Albert PESES SE, tué à Corbion, le 6 septembre 1944;

David DELREE, tué à Corbion, le 6 septembre 1944;

Michel BLOMME, tué à Sorinnes-Dinant, le 6 septembre 1944;

Achille WALMACQ, tué à Sorinnes-Dinant, le 7 septembre 1944;

Emile DUSSART, tué à Sorinnes-Dinant, le 7 septembre 1944;

Lambert LEONARD, tué à Sorinnes-Dinant, le 7 septembre 1944;

François DEVILLERS, tué à Sovet, le 7 septembre 1944;

René ROBERT, déporté et mort en Allemagne;

Albert GOBLET, déporté et mort en Allemagne.

 

CHAPITRE 1er

LA PERIODE CLANDESTINE

       La période de clandestinité fut longue et pénible : période de recrutement, de reconnaissance, d'organisation ... et d'impatience. Ce fut le temps où l'on « résistait » en changeant de lit. C'est ainsi que Jules Roberfroid-Defays, Fernand Fonder, Jean-Baptiste Wathelet, de Ciney ; Florentin Willot, de Schaltin ; Bertha Bontemps, de Leignon ; Emilia Coulonval, de Dourbes ; Lenoir, de Pétigny ; Hélène Minner, de Couvin eurent le dangereux honneur de me loger.

       Ce fut le temps le plus dangereux pour l'existence même de la Résistance ; les impatiences et les imprudences se payèrent lourdement. Ce fut la lutte sournoise contre la délation. C'est à cette époque que les premiers éléments des dossiers des suspects furent rassemblés et, par la suite, tenus à jour et complétés, pour servir de base aux jugements des conseils de guerre tenus régulièrement dans le Maquis.

       Nous reviendrons sur le sujet au moment voulu, mais il convient de lui accorder immédiatement une petite parenthèse en souvenir de René Robert, arrêté sur dénonciation à Ciney, le 16 février 1944, et mort au camp d'Ellrich.

       Cette mission d'épuration des suspects imposée à la Résistance a été l'occasion de nombreux et même de dramatiques déboires pour beaucoup de résistants.

       Quand l'occupation et la guerre furent terminées, il était naturel que tous ceux qui n'avaient pas la conscience nette et qui avaient tremblé pour leur tranquillité ou peut-être pour leur peau, relevassent l'échine et se missent à hurler contre les « excès» de la Résistance.

       Le législateur intervint à propos pour calmer cette malsaine réaction de la peur.

       Pour nous, A.S., la période clandestine, ce fut la préparation systématique de la mobilisation pour le jour J. : reconnaissance de cantonnements, de refuges, de plaines de parachutage, de destructions, stockage de vivres et de carburants, réquisition de charroi automobile, dénombrement et encadrement des effectifs, soutien moral de nos hommes. Ce fut long, fastidieux, difficile.

       Heureusement, la population nous aida magnifiquement ;  elle nous fournit ravitaillement, logement, équipement, vêtements, pansements, produits pharmaceutiques, véhicules automobiles et hippomobiles, matériel de toute sorte, outils, chevaux, mazout, essence, lubrifiants, soins médicaux, travaux de réparation aux équipements et aux chaussures, garde de dépôts de vivres, de carburants et parfois de munitions, fourniture de cigarettes et tabac, dons de douceurs, de friandises, etc.

       Je m'en voudrais de ne pas citer les noms de ces patriotes, dont l'activité a grandement contribué à la réussite de notre mission.

Ce sont :  Mme Marcel Rodrique, Mlle Richir, la famille Fondaire, la famille Jules Hoberfroid-Defays, Vve Descy, Marcel Rouard, Jean-Baptiste Wathelet, Mme Simone Roberfroid-Dony, Femand Istace, Octave Warzée, Arthur Marot, Gaston Pierson, Mme Lemaire-Cartiaux, les Soeurs de la Providence, Mme Joseph Libioule, Mme Julien Tirtiaux, Urbain Monthulet, Naomé Bertrand, Robert Bertrand, Charles Chaput, M. le chanoine Knood, Victor Godart, Albert Puffet, Mme Lambotte-Puffet, le docteur Henry, Chapelier (père), Edgard Jacquet, fermier Cosse, du Tersoit, Maurice Lois, M. l'abbé Grenson, Jean Warnont, Pierre Dewilde, Jeanne Musschoot, fermier Mahoux, de Jet; fermier Baudhuin, de Mont; Jules et Maurice Hamptiaux, de Mossée, Alphonse Vandeghinst, Jean Delplanque, Dr Penning, Mmes Focant et Houard-Mathieux, MM. Mathieu-Mathieux, fermier Delvaux, M. et Mme Maréchal, Louis Piérard, l'Imprimeur Marsia, le tailleur Debry, Louis Goblet, le fermier Lohast, le fermier Gilson, le châtelain Hegermont, le baron de Sélys-Longchamp, de Festraet ; les garagistes Lefèvre et Huriaux, le commandant de la brigade de gendarmerie Picart et ses hommes, ainsi que la police et l'Administration communale de Ciney ;  le baron d'Huart, d'Onthaine ;  Pol Ridel, de Chapois; Joseph Rical, baron de Woot de Trixhe, Pairoux et Jules Solo, de Jannée ; Quinet, Alexandre Rochette du Tige, de Ronveau; Auguste Pesesse, de Corbion ; Auguste Bouchat, de Reux ; Lavis, de Reux ; fermier Cousin, de Chèvetogne ; l'abbaye de Chèvetogne ; Fripiat, de Braibant ; François et Jean Leclercq, de Massogne ; Mme Georges Istasse, de Ciney  ; Joseph Prignon, de Ronveau; le bourgmestre Pierlot, de Chèvetogne ; Henin, de Barcene ; Florentin Willot, de Champion ; fermier David, de Achêne ; fermier Labare, de Liroux ; Antoine Maillard, de Brabant ; Defeyne, Jaz, M. le Juge Paul Degisve, M. le bourgmestre Morimont, Gustave Pire, Arthur Fourneaux, Arthur Tillieux, Jean Mathurin, Ernest Jnmotton, Jules Simon, Henri Malherbes, Joseph Meunier, Octave Filsfils, Robert Focant, Adelin Pauly, de Ciney ; Henri Dehuy, d'Assesse, Léopold Henrot, d'Achêne ; major Bontemps, de Tilff ; Armand Lecharlier, d'Haversin ; Armand Magerat, de Forzéc, Jean Chapelin, de Schaltin ; Adrienne Henrot, d'Evrehailles ; Joseph Gillard, de Barcenal-Leignon ; Gaston Lemaire et Andre Benne, de Dinant ; Joseph Widart, Auguste Braibant, Edouard Bodart, Michel Damas, Camille Simon, Joseph Wilmotte, Maurice Petry, Cogniaux, Bourlon, François, Lejeune, Lecomte, l'abbé Bécat et les capucins de Ciney ; Walter Joris, Jean-Pierre Loudwig ; Jules Briot, de Leignon ; le notaire Siderius, de Ciney ; Stanislas Quinet, de Leignon ; Bertha Bontemps, Jean, Jules et Albert Evrard, de Leignon ; le fermier Billy, de Champ-du-Bois ; Pierre Billy, de Sinsin ; M. le curé de Sinsin ; le fermier Noël, de Liroux ; Léon Lefèvre, de Pessoux ; Albert Lens, Joseph Flusin, Octave Flusin, Ernest Vierset, Mme Lambore, Germain Goffin, Joseph Disière, Joseph Thirion, René Poncelet, de Pessoux ; Léon Pairoux, de Haid-Haversin ; les fermiers Damblon et Tihange, de la Grogeoule ; le fermier Guisset, de Custinnes ; le garde-chasse de Castel-Alne ; le fermier Leclère, de Ry ; le cantonnier Borsut, de Sinsin ; le fermier Coibion, du « Pays de Liège » ; le bourgmestre Pirlot, d'Achêne ; le baron d'Huart, de Sovet ; le bourgmestre de Pierpont, de Spontin ; André Scailteur, d'Yvoir ; major Roulin, de Dinant ; Bernard, de Dinant ; Labare, de Ciney ; le cabinier Edouard GobIet, de la gare de Ciney et, en général, tout le personnel de la S.N.C.F.B., sans oublier le brave Guilmot et sa fille Marguerite.

       Je voudrais que l'on me pardonne si je salue au passage le patriotisme tenace de ma courageuse femme, tout au long des tourments de ma vie clandestine et si je me souviens entre autre, que c'est elle qui sauva le drapeau du Groupe au risque de sa vie et de celle de nos enfants, lorsqu'elle se trouva brutalement seule lors de l'offensive von Runstedt.

       Malgré cette très longue liste de patriotes, qui nous ont aidés, j’aurais certainement oublié l'un ou l'autre. Je demande à ceux-là de vouloir bien m'excuser. Car, pour être tout à fait juste, je devrais citer la quasi-totalité de la population de Ciney et des villages environnants, qui, à tout le moins, était de cœur avec nous. Nous savions que nous pouvions nous adresser partout (les quelques collaborateurs exceptés) et c'est pourquoi je veux saisir cette occasion pour dire à la population de Ciney, de Pessoux, de Sovet, de Jannée, de Leignon, d'Achène, de Sorinnes (Dinant), de Taviet, de Conneux, de Reux, de Corbion, d'Ychiffe, de Chêvetogne, de Mont-Gauthier, d’Haversin, de Sinsin, de Chapois, de Nettinne, de Heure, de Barvaux-Condroz, de Champ-du-Bois, de Scy, de Mohiville, de Porcheresse, de Hamois, d'Achet, de Scaltin, d'Emptinne, d'Emptinal, de Florée, de Natoye, d'Assesse, de Spontin, de Thynes, de Dorinnes, de Durnal, d'Yvoir et de Dinant toute la gratitude de mon Groupe pour leur précieuse et intelligente collaboration. Je les remercie et je les félicite. Ils ont tous bien mérité du Pays tout entier. L'hommage que nous leur rendons est à la mesure de ce que nous avons fait et des sacrifices que nous avons mutuellement consentis. Toutes ces populations ont droit de s'enorgueillir de la renommée du Groupe « A » ; elles peuvent être fières de cette célébrité et de la réputation fameuse que certain officier de la Brigade Piron l'amena du fond de la Normandie en appelant Ciney et le Condroz la Citadelle du Maquis.

       Le fier village de Pessoux a cependant droit à notre estime particulière ; le tribut qu'il paya à la Libération du Pays fut particulièrement lourd : quarante otages emmenés en Allemagne ne revinrent jamais. Nous nous inclinons devant eux comme devant des frères d'armes et nous les confondons avec nos propres héros dans le même respect. Gauthier, Chèvetogne, Haversin, Achêne, Sovet, Sorinnes, Taviet, Ciney, Custinnes, Spontin connurent également les horreurs des fusillades, des déportations, des incendies et des pillages. Nous garderons ces noms aussi dans le même émouvant souvenir.

       Malgré les difficultés et le danger, notre discipline nous préserva une première fois des actions isolées et des initiatives intempestives qui firent de si nombreux ravages dans certains groupements moins disciplinés. Personnellement, j'exécutai toutes ces opérations préparatoires à la mobilisation sous l'identité fantaisiste et camouflée d'Armand Triplot, courrier en bestiaux au marché de Dinant. J'avais une petite moto, je portais une casquette, des lunettes, une canne attachée à mon porte-bagage par un lien de veau. Mon chef de secteur me baptisa « Durand », de sorte qu'à certain moment, je me vis riche de trois identités.

       Au cours des années 40 et 41, le capitaine Barthélemy, d'abord, et le capitaine Verbois, ensuite, s'occupent de l'organisation locale d'un groupe de la « Légion Belge » dans la région de Ciney. Ils sont entourés de quelques bons collaborateurs, qui procèdent aux premiers recrutements ; ce sont : André Simon, René Degrunne, Louis Musschoot, René Marchal, Adelin Gilson, Théodore Pirotte, Marcel Rodrique, Alphonse Princen, Léon Auquier, Albert Gustin, Gaston Burton.

       L'activité, jusqu'en 1943, consiste en recrutement de membres, en reconnaissances et en distributions aux réfractaires du mouvement, de secours en nature, en timbres et en argent, et en transmission de renseignements. L'arrestation de Mme Barthélémy, par la Gestapo, en novembre 1942, qui provoqua la fuite en Ardennes du capitaine Barthélemy et surtout l'arrestation du capitaine Verbois, ajoutée à plusieurs rafles de patriotes à Ciney, paralysèrent et désorganisèrent le groupe devenu le « Groupe A » du Secteur 5 de la Zone V de l'A.B. (Armée de Belgique) depuis 1943.

       Lorsque je pris le commandement, au début de 1944, après avoir travaillé en collaboration avec Verbois depuis 1942, je m'attachai, à grand-peine, à rétablir les liaisons et la cohésion du Groupe : certaines unités étaient complètement perdues, des agents firent défaut, certains se désistèrent. A peu de chose près, tout était à recommencer.

       Résistèrent à cette sorte de désagrégation, entre autres, les équipes de Théo Pirotte, d'André Simon, de René Degrunne, de René Marchal et d'Adelin Gilson, qui constituèrent le noyau de la mobilisation du Groupe.

Malgré le danger, d'autres collaborateurs se joignirent à moi ; ce sont, entre autres, les frères Edouard et Alfred Burton, qui firent déjà des transports de vivres et d'essence ; Georges Becuwe, le marconiste Florent Pierre et Edouard Lefèvre, mes deux braves indicateurs et saboteurs de la S.N.C.F.B.

       J'assurai le contact avec le secteur 5, à Dinant, tout d'abord, avec le major de réserve Roulin, à Mouffrin; ensuite, avec le comte Harold d'Aspremont-Lynden et la préparation pour l'entrée au maquis se poursuivit sérieusement. Vers février 44, j'avais installé mon P. C. chez Bertha Bontemps, à Leignon ; dès ce moment, les missions se précisent, les contacts entre les chefs sont plus fréquents, jusqu'au jour où mon chef de secteur, que l'on ne peut appeler que « Charles », me donna mes messages de parachutage et me prévint de tenir prêtes mes équipes de réception.

       J'ai ainsi deux plaines de parachutage : à Onthaine-Sovet et à Braibant. L'une s'appelle « Kola» et l'autre « Gazelle ». Les messages correspondants sont : « Message pour Coccinelle ! Le Kola porte des noix! » et « La Gazelle est belle! »  C'est en souvenir de ces messages d'espérance que je baptisai les deux voitures de mon P.C., l'une « Coccinelle» et l'autre « Gazelle ».

       J'ai donc alerté mon équipe de parachutage (Yves Musschoot, Georges Becuwe, Adelin Gilson, René Marchal, Léon Auquier, Gaston Burton, Albert Gustin et Pol Pirsoul) : obligation d'être chez soi tous les jours de 19 à 21 heures. Des cachettes camouflées sont créées dans le bois de Gorimont, par les soins de Hughes le Hardy de Beaulieu, et Jacques de Villenfagne.

       On attend encore des semaines et des mois quand, enfin, le 28 mai 1944, à 19 h. 15, le B.B.C. émet : « Message pour Coccinelle : Le Kola porte des noix ... et il y aura deux branches. »  Ce fut la première date mémorable pour moi et pour le groupe. Je ne pourrais exprimer mes impressions de ce moment. Il y avait envie de crier, il y avait de la fierté, une espérance folle et de l'angoisse que cela ne réussît pas et il y avait surtout la certitude de pouvoir faire payer à l'ennemi ses vexations, ses injustices et ses crimes.

       Il est minuit, nous sommes sur la plaine de parachutage « Kola », un beau quartier de lune éclaire faiblement les prairies, le jalonnement est en place. Il fait froid, un chien hurle au loin dans le lourd silence. On attend ! Tous les cœurs battent d'impatience ! II est défendu de fumer !

       Je me demande pourquoi le message émis était allongé de six mots, pourquoi ce « il y aura deux branches » ?

       Je confie cette méditation à mon chef de secteur et je lui fais part du doute naissant dans mon esprit. Il ne comprend rien non plus, et malgré le côté inquiétant de cette différence d'émission, nous décidons d'attendre « pour comprendre ».

       Les quarts d'heure passent, longs comme des jours sans pain. Toujours cet affreux silence qui finit par oppresser. Tout à coup, dans le lointain, un bruit de moteur. Il est une heure du matin. Coup de sifflet, tout le monde en place ! Attention ! A vos postes ! Est-ce un anglais, est-ce un allemand ? Nous optons pour l'anglais : « Allumez ! » « Faites les signaux ! » Les trois jalonneurs se dressent et braquent leurs torches vers l'avion. Le signaleur, à la quatrième lampe, émet la lettre « K » en morse. Le « zinc » passe indifférent ! Nom d'un tonnerre, c'était peut-être un boche ! Tant pis... on reste ! Cette fois, ce sont les minutes qui semblent longues ! 1 h. 15... 1 h. 20... Un nouveau bruit de moteur ! Qui est-ce ? Est-ce le boche qui revient pour nous arroser ? Est-ce l'anglais enfin ? Il est là au-dessus de nous. Il tourne en rond. C'est lui ... peut-être ! Nouveau coup de sifflet : « Allumez ! Faites les signaux ! » Même cérémonial que tantôt. La minute est palpitante. Le « zinc» tourne toujours en perdant de l'altitude. Bientôt, nous le voyons clairement. C'est un bimoteur aux ailes effilées, un Blenheim ? Un Wellington ? ... peu importe. C'est lui... C'est l'Anglais. Encore un tour de piste et il vient sur la ligne, à 200 mètres d'altitude. Au-dessus de la lampe du milieu, il lâche tout ; nous voyons fort bien la lumière du bord par le trou d'ouverture. Quinze colis descendent lentement en un magnifique bouquet, tandis que le « zinc» s'éloigne tous feux éteints. Le silence est revenu quand les containers touchent au sol, l'un après l'autre, avec un bruit de métal qui se heurte.

       C'est la ruée des équipes pour rouler et faire disparaître immédiatement les parachutes et pour repérer les colis, dont le nombre total est indiqué sur chacun d'eux.

       Nous avons alors l'explication des six mots ajoutés au message. Les deux branches étaient deux parachutistes, agents de renseignements belges avec leurs appareils de radio et une provision de quelques millions de francs (en dollars) pour le Secteur.

       Ils sont discrets ! Nous ne connaîtrons jamais, ni leur nom, ni leur patelin. Nous ne leur demandons d'ailleurs pas. Nous sommes aussi discrets, depuis longtemps, par discipline et par expérience.

       En enlevant leur combinaison et leur équipement, ils blaguent et nous racontent qu'ils ont quitté Londres à minuit, qu'ils avaient - un peu ? - fait la fête ... et qu'ils s'étaient endormis dans l'avion pendant le trajet. Le chef de bord les avait laissés faire ... et ce n'est qu'au-dessus de la plaine, en ouvrant la trappe, qu'il les avait réveillés d'un coup de pied et, sans le moindre ménagement, les avait littéralement projetés dans l'espace, en hurlant le « Go ! »  rituel en guise de bonne chance.

       Toujours est-il qu'ils ne paraissaient pas pouvoir bien préciser si leurs maux de tête provenaient de leur chute ou de... Londres. Ils parurent même nous céder avec soulagement leurs cigarettes et leur whisky ! ... toutes choses capables de donner des nausées.

       A partir de ce jour, ce fut la vie trépidante, la fièvre des sabotages et des combats.

       Il est 4 h. 30 du matin quand tous les containers sont en place. L'équipe a magnifiquement travaillé et j'ai encore aujourd'hui à l'esprit l'image du comte Harold d'Aspremont-Lynden, au fond de la fosse creusée au milieu du bois : le torse nu, noir de boue, les cheveux collés au front en sueur, manipulant avec aisance les colis de 150 kg et les rangeant avec art et bonne humeur.

       Hugues Le Hardy de Beaulieu, et Jacques de Villenfagne, sont là aussi et leur aide est aussi grande que leur calme.

CHAPITRE II.

L'ALERTE

       Dans le courant de la journée du 2 juin 1944, je reçois le message suivant du chef de secteur : « Pré-alerte. Les P.C. en place pour minuit. Réaliser les liaisons avec les voisins. »

       A minuit, les P.C. sont en place ; celui du Groupe comprenant le commandant du groupe, Adelin Gilson, et une équipe de liaison (Alphonse Princen, Fernand et Victor Mathot, Raymond et Marcel Beaujean, Georges Becuwe, Victor Paquot, Alfred et Edouard Burton, Jacques Houart, René Degrunne, Joseph Lefèvre, Jules Hody, Yves Musschoot), commandée par Auquier, est à son emplacement à la ferme de Mont, à Braibant.

       Il fait noir. Il n'y a pas de lune. Les arbres et les buissons qui entourent la ferme ont un aspect hostile. De la crête, où nous sommes, nous devinons à travers l'épaisse obscurité, de part et d'autre, la plaine de culture hostile aussi, silencieuse et impénétrable. C'est pour beaucoup le premier contact avec le Maquis. Les cœurs sont oppressés, certains sont angoissés. Nous sommes tous silencieux et le mystère de nos propres gestes ajoute encore à l'hostilité ambiante.

       Il faut cependant rester. Il y a la mission : et elle sera exécutée !

       J'ai donné ordre de ne pas réveiller le fermier. Nous occuperons provisoirement le grand hangar à paille qui servira de cantonnement pour le personnel et une soupente à bois qui servira de bureau pour le P. C. Mon marconiste Becuwe (dit Alois) est à l'écoute permanente de la B.B.C. avec notre petit récepteur miniature parachuté. Les équipes de liaison sont organisées et envoyées « contacter les voisins » et de l'activité naît le calme dans les esprits.

       Fernand Mathot et Marcel Beaujean sont envoyés à Assesse ; Alphonse Princen, Jacques Houart et Victor Mathot vont à Forzée et chez Villenfagne.

       Avec Gilson, nous nous relayons à l'écoute et dans la paille du hangar, ceux qui momentanément n'ont pas de missions, se sont aménagés une couche confortable et bientôt, malgré la fraîcheur de la nuit et l'hostilité des lieux, on entend des ronflements qui firent bien rire tout le petit groupe.

       Quelques mitraillettes américaines U.D. sont prélevées sur le dépôt du bois de Gorimont par une corvée conduite par Gilsonet lorsque les agents de liaison sont rentrés, j'envoie Raymond Beaujean rendre compte au chef de secteur à Forzée.

       Seul un petit noyau du P.C. reste en place à l'aube du 3 juin et cantonne à la ferme Mahout, à Jet (Ciney) ; ce sont le commandant du, groupe, Gilson, Becuwe (marconiste) et Raymond Beaujean (agent de liaison).

       Le marconiste a mission d'être à l'écoute de la B.B.C. toutes les heures ; il dispose d'un MCR 1 (Miniature Communication Receiver). C'est ce petit récepteur, grand comme un paquet d'un kilo de sucre que je confiai certain soir à Lizette Fonder, avec qui je l'essayai pour la première fois. Ce n'était d'ailleurs pas la première fois que Lizette servait le groupe ; c'est elle qui, pendant de longs mois, tint l'argent et la caisse du groupe avec une conscience et une précision que le danger ne pouvait faire faiblir.

       Le 4 juin, nous quittons la ferme de Jet, la nuit, pour le bois de Geauvelan (Liroux), où nous occupons une baraque de chasse ; nous sommes toujours quatre et le fermier Labare, de Liroux, nous ravitaille très aimablement.

       Le 5 juin, à 19 h. 15, nouvelle émission de messages.

       Je suis franchement embarrassé. Nous ne sommes que trois, nous n'avons qu'un seul vélo et toute l'équipe de parachutage est occupée à procéder à un enlèvement des « containers » d'un parachutage précédent dans le bois de Gorimont, au moyen du camion des frères Burton, et à la remise d'armes au peloton de Spontin (de Pierpont et Jacquet) et à un groupe de Rochefort.

       Le balisage exige au minimum quatre hommes et la corvée de camouflage au moins une dizaine.

       Après avoir vainement attendu le retour de Gilson et son équipe, jusqu'à 23 heures, nous grimpons à trois sur notre unique « transport » et par monts et par vaux, au grand dam de nos fesses, nous atterrissons chez le Hardy de Beaulieu, de Taviet, d'où nous emmenons Hugues vers la plaine de parachutage. Nous y sommes vers minuit 30 et nous avons tout juste le temps de réaliser le balisage et de souffler un peu en étreignant nos mitraillettes.

       A 1 h. 10, l'avion arrive et opère un lâcher merveilleux (15 containers sur un rayon de 75 mètres à moins de 100 mètres de la lisière du bois). Pendant que nous roulons les parachutes en toute hâte, un chasseur allemand nous survole à petite altitude. Nous nous jetons sur les parachutes ... et nous en sommes quittes pour un court moment d'angoisse. L'alerte passée, nous roulons les containers vers le bois. Ils pèsent chacun 150 kg et nous suons à la tâche, car nous ne pouvons les laisser trop près de la lisière. Les vaches nous regardent idiotement, tandis que nous peinons en silence. Aussi, est-ce avec joie que nous accueillons un renfort de neuf hommes du peloton de Spontin, venus à Godmont pour recevoir des armes du dépôt.

       L'aube du 6 juin nous trouve harassés, mais contents. Nous avons maintenant de quoi faire la guerre et nous sommes fiers de reprendre, enfin, les armes pour laver la souillure de la capitulation. Nous n'avons plus dormi depuis quatre jours et la paille de notre baraque du bois de Geauvelan nous tente et nous fait sentir notre lourd besoin de sommeil. Mais la délation surgit une première fois ; elle n'arrivera qu'à nous empêcher de dormir, car nous l'avons soupçonnée et nous déménageons à la nuit tombante, sous une pluie infernale qui nous fait glisser et choir dans les ornières boueuses. Lorsque le lendemain, une patrouille allemande, dirigée par la Gestapo de Dinant, cerne la baraque de chasse, elle n'y trouve que le vide et elle se venge en incendiant notre premier P.C.de planches. Le traître qui nous a dénoncés en aura été pour les vains frais de son geste crapuleux et j'espère que nous ou nos amis de la Résistance lui avons fait payer plus tard sa lâcheté.

      Le 6 juin, les containers que nous avions roulés à la lisière du bois, sont transportés avec ceux du dépôt, par le camion des frères Burton, avec l'aide d'une équipe commandée par Gilson, dans une villa isolée et inoccupée au Tersoit (Ciney). Là, pendant trois jours et trois nuits, nous ouvrons les containers, nous montons les armes et nous garnissons les chargeurs de munitions. Avec Gilson, Marchal, Pirsoul, Auquier, Raymond Beaujean, Becuwe, Gustin, Gaston Burton et les frères Burton, nous étudions l'emploi et le fonctionnement des armes et des explosifs ; au total, nous disposons de 400 kg d'explosifs, 12 fusils-mitrailleurs « Bren », 75 mitraillettes américaines D.D., 30 carabines américaines C 30, 25 mitraillettes « Sten », une cinquantaine de pistolets américains P45, des grenades « Mills », des grenades « Gamon », des charges magnétiques « Clams », des artifices, des munitions, des mines anti-tanks, des pigeons-voyageurs. En ajoutant à cela trois postes récepteurs miniatures, un émetteur-récepteur et quelques armes allemandes récupérées, nous avions tout pour être heureux.

       C'est à la villa du Tersoit que l'équipe de liaison commandée par Alphonse Princen vient nous rejoindre sur mon ordre. Elle assure la défense du P.C. avec les premières armes montées pendant que les opérations de mobilisation, d'armement et d'équipement se poursuivent méthodiquement.

       Curieux contraste que ce P.C. du Tersoit ! A l'extérieur, ce sont les fleurs, le jardin, les arbres et les blés qui lèvent. Les volets verts de la villa sont tous baissés, pas de fumée à la cheminée, les herbes envahissent le potager, tout est d'un calme immobile, tout a un air de triste abandon.

       A l'intérieur, à la lueur de lampes tempêtes, on monte des armes et on les étudie, on dresse des plans de guerre et on lance des ordres de mobilisation. Seul, un garde-chasse s'en approche parfois à travers bois : c'est Jean Leclère, qui apporte le ravitaillement fourni par le fermier François. C'est également au Tersoit que quelques hommes, fuyant une rafle de la Gestapo à Ciney, viennent se réfugier. Ils sont tout d'abord reçus par la gueule des mitraillettes (muettes, heureusement) et cet accueil a dû leur plaire, car ils demandent tout de suite à s'engager. Sans doute, Arthur Gauthier se souvient-il de cet épisode?

CHAPITRE III.

LA MOBILISATION

       Le 8 juin, nous occupons la ferme Lissoir, de Linciaux, vide d'habitants à cette époque. Les armes, munitions, équipements y sont amenés toujours avec le camion Burton. Elle appartient aux fermiers Dewilde ; ils la mettent gracieusement à ma disposition et nous fournissent en abondance le ravitaillement pour un effectif toujours croissant.

       Quand, le 9 juin, la mobilisation fut ordonnée par le message « La jonquille jaune est en fleur », je suis en mesure d'armer deux compagnies fortes chacune d'environ 100 hommes et mon P. C. à l'effectif de 30 : la 1ère Cie s'appellera « La Gazelle » et la 2ème, « Kola ». Avec les services de ravitaillement, les agents de renseignements et l'infirmerie, mon effectif atteindra 268 au 3 septembre, armé, encadré, discipliné, sorti de tous les milieux, de toutes les professions, de toutes les opinions.

       Dès le soir du 9 juin, les armes et les munitions, vérifiées et mises au point par l'armurier Clément Blaimont, sont distribuées aux équipes constituées au cantonnement avec les hommes répondant à l'appel de mobilisation. Un peloton, sous les ordres de Marchal, est ainsi envoyé dans son cantonnement du bois de Sovet, avec mission de garder la plaine de parachutage « Kola ». Le 13 juin, ce peloton (702), comprenant quatre équipes, sous les ordres de Théo Pirotte, André Simon, Ernest Godart et Emile Collard, cantonnera dans les bois à proximité de la ferme de la Grigeoule (Conneux) ; René Degrunne y fera les fonctions de fourrier et François Mathieu celles de marconiste ; les fermes Grigeoule et Auguste Bouchet, de Reux, le ravitailleront.

       Une première voiture automobile est mise à notre disposition par Florentin Willot, de Champion, elle s'appellera « Coccinelle » ; peu de temps après une seconde voiture appartenant au notaire Hermann Siderius, sera baptisée « Gazelle » ; un mécanicien, Nestor Delrée, assure l'entretien du charroi automobile avec un soin constant et dévoué.

       Le peloton 802, sous les ordres de Pirsoul, rejoint son cantonnement des couverts de Mouffrin, avec mission de garder la plaine de parachutage « Gazelle » à Braibant.

       Ce peloton est encore squelettique, il ne comprend qu'un noyau sous la direction d'Albert Gustin.

       C'est aussi à la ferme Lissoir qu'eut lieu le premier conseil de guerre du groupe.

       Trois individus avaient été surpris par les sentinelles aux accès, rôdant autour du cantonnement. Louches de prime abord et de particulièrement basse condition, ils furent suspectés d'espionnage pour le compte de la G.F.P. L'interrogatoire devait confirmer cette impression.

       Après avoir été interrogés longuement ils passèrent devant un conseil de guerre, réuni dans la salle commune de la ferme, le soir du 13 juin.

       Fenêtres colmatées, lueur des lampes-tempête, bruit de pluie et de vent sur les volets fermés, atmosphère lourde et pénible !

       Le conseil de guerre se composait de trois officiers de l'active et de trois sous-officiers de l'active, dont un secrétaire.

       Les opérations se déroulèrent selon les rites prévus en l'occurrence : interrogatoires des prévenus, audition des témoins, défense et sentence du conseil de guerre.

       Onze témoins furent entendus, dont deux gendarmes. L'ordre règne pendant toute la séance, qui dure près de trois heures. Il apparaît clairement que ces gens étaient des indicateurs de la G.F.P., qu'ils avaient espionné des chefs de la résistance de Ciney, qu'ils avaient assisté à des arrestations, qu'ils avaient menacé de dénonciation certains patriotes.

       Ils avouèrent faire partie de la G.F.P. et ils dénoncèrent l'agent recruteur belge qui les avait enrôlés ; ce dernier fut arrêté par la suite. Après avoir été entendus par un prêtre, ils furent fusillés par un peloton d'exécution.

       Dans ses considérations préalables, le conseil de guerre mit l'accent sur la situation d'exception que le groupe à sa naissance était en train de vivre. Les opérations de mobilisation battaient leur plein. Une intervention de la Gestapo eût brisé l'existence du groupe : les armes et les munitions précieuses et irremplaçables eussent été perdues, la mobilisation des effectifs eût été arrêtée, la source de l’organisation eût été tarie à jamais.

       Et alors, quelle magnifique prise pour la G.F.P. !!

       Elle aurait conservé la ferme dans le plus grand état de tranquillité, elle en aurait fait un vaste traquenard, où des dizaines de patriotes seraient venus se jeter en exécutant l’ordre de mobilisation.

     Et, c’est ainsi que, lorsqu’après la réception du message de la B.B.C. : « Le Roi Salomon a mis ses gros sabots », les destructions d’ensemble commencèrent, le groupe pu remplir sa mission et ne connut plus ni trêve ni repos jusqu’au 7 septembre au soir, quand apparurent les premiers chars américains débouchant du passage d’Yvoir.

CHAPITRE IV

L'ENTREE EN CAMPAGNE

       C'est le 10 juin 1944, que le groupe y entre réellement. La mobilisation continue, mais déjà des équipes de destruction sont organisées et passent à l'attaque.

       Le 13 juin, les cœurs de croisements de Leignon, de Ciney et de Natoye sont détruits par des équipes commandées par Albert Gustin, aidées par Florent Pierre.

       Je me rends personnellement à la gare de Purnode avec le lieutenant Melot, Edouard Burton, Adelin Gilson, Georges Becuwe et Raymond Beaujean. L'opération a raté deux jours avant au pont du chemin de fer et je ne veux pas risquer mes hommes sans être présent. Heureusement, après reconnaissance minutieuse, il s'avère que le pont n'est pas gardé. Nous récupérons même les explosifs restés sur place et la destruction est opérée sans anicroche.

       A la suite des ennuis dus au mauvais emploi des explosifs et artifices, je décide de former une équipe permanente de destruction puisée dans le P.C. du groupe et où l'on trouvera, avec quelques variantes dans chaque expédition, les noms de Adelin Gilson, Georges Becuwe, Raymond Beaujean Edouard et Alfred Burton, Fernand et Victor Mathot, Jacques Houart, Arthur Gauthier, Joseph Lefevre, Charles Dumont, Jules Hody, Emile et Nestor Delrée, Clément Blaimont. Plus tard, on y trouvera René Degrunne, Robert Tack, Ernest Lambert, Victor Paquot, René Deprez, David Delrée, Léopold Goetglick et Théodore Pirotte.

       Je donne un petit cours d'artificier à tous ces gens et aussi à tous les chefs de pelotons et d'équipes avant leur départ sur leurs positions respectives. J'ai ainsi créé sous ma direction personnelle une « équipe de raid » motorisée (avec Coccinelle et Gazelle) qui causera des ravages sérieux et continuels et qui ne « ratera »  plus rien.

       Edouard Burton est le chauffeur de, « Gazelle » et Alfred Burton, celui de « Coccinelle ».

       Le 14 juin, cette « équipe de raid» (Gilson, Alf. Burton, Jacques Houart, Fernand Mathot) fait sauter les voies à Courrière, et le bloc de signalisation à Leignon où le garde-barrière nous aide presque gentiment.

       Le 15 juin, nous détruisons le pont du chemin de fer de la ligne du Bocq, à Emptinale ; à cette occasion Adelin Gilson réalise des prodiges d'acrobatie pour placer les charges et notre ami Arthur Gauthier dégringole du remblai avec son sac d'explosifs en entraînant son commandant de groupe jusqu'aux pieds d'Edouard Burton.

       Entre le 16 et le 24 juin, le P.C. occupe les cantonnements des bois de l'Abîme, à Jannée, et des bois du moulin de Scy ; les nuits se passent en raids de perturbations de la signalisation routière allemande : les flèches sont renversées, les plaques disparaissent, histoire de faciliter les missions des chauffeurs allemands.

       Le 25 juin, avec Joseph Lefevre, Georges François, Charles Dumont, c'est au tour de la halte de Florée (ligne Ciney-Namur) de recevoir notre visite : les voies, les lignes télégraphiques et téléphoniques sont rendues inutilisables ; au retour nous opérons le même travail à la halte de Chapois. Les lignes de chemin de fer, Ciney-Namur, Ciney-Arlon, Ciney-Yvoir et Ciney-Statte ne cessent plus d'avoir notre visite jour et nuit - c'est le trouble et la perturbation en un cycle perpétuel.

       Cependant, tout ne se passe pas toujours sans ennuis.


Accrochage de Braibant, le 26 juin 1944

       C'est ainsi que le 26 juin, à la station de Braibant, sur la ligne du Bocq, une équipe de destruction, commandée par moi, se fait accrocher au passage à niveau par une patrouille allemande. Il est minuit, nous arrivons en voiture tous feux éteints. Le passage à niveau est fermé. Gilson est occupé à manœuvrer la barrière quand soudain une fusillade s'abat sur la voiture. Nous sommes cinq à bord, nous plongeons littéralement au sol... avec nos armes.

       C'est notre première escarmouche !!! Deux hommes sont collés à moi) face au pignon de la gare ; Gilson est à la manivelle, un homme s'est échappé vers les prairies. A notre gauche, les voies, à notre droite, une petite place devant l'entrée de la gare. La patrouille allemande, scindée en deux groupes, cherche à nous encercler par les voies derrière la gare et par la petite place à notre droite. Gilson s'est collé contre le pignon de la gare pour s'abriter. Il est juste devant moi à 5 ou 6 mètres. Ayant réalisé la situation exacte, je me lève et ouvre le feu avec ma Sten dans les deux directions dangereuses. Gilson me crie de ne pas tirer sur lui. Je lui crie de revenir auprès de moi, ce qu'il fait pendant que je protège son mouvement en ouvrant le feu.

       Ancien sous-officier de carrière, robuste et courageux, j'ai entière confiance en lui. Je lui dis de s'occuper de l'arrière de la gare, moi je m'occuperai de l'avant.

       Je tire encore quelques rafales vers les voies, tandis qu'il gagne en rampant l'autre côté du passage, face à l'arrière de la gare. Il ouvre le feu en se déplaçant. Ça va de ce côté ! Pendant ce temps, un chien policier, lancé par les Fritz, s'est approché par la droite sans même pousser un grognement. Le chauffeur Edouard Burton a juste le temps de l'abattre d'un coup de pistolet tandis qu'il s'apprêtait silencieusement à bondir sur lui. Il y a plus d'une demi-heure que la plaisanterie se prolonge ! J'estime qu'elle a assez duré ... si nous ne voulons pas nous faire prendre comme des rats, quand la garnison de Spontin toute proche aura été alertée, (ce qui n'aura pas manqué, le téléphone entre les gares aura été employé sans nul doute). Il nous aurait été tout simple de nous égailler dans les couverts environnants en abandonnant notre voiture. Mais il ne me plait pas d'abandonner la « Gazelle » car c'est elle qui est là dans le no man's land : elle nous a déjà tant aidés ! !

       J'entreprends donc la manœuvre de repli, par l'itinéraire de notre arrivée, en sauvant la « Gazelle ». J'ai observé qu'à la suite de mon tir et de celui de Gilson, les Fritz sont tous rentrés dans la gare. Il s'agit de les y maintenir et de les empêcher d'ouvrir le feu au moment du décrochage. Brusquement je constate que j'ai brûlé mes quatre chargeurs de 30 cartouches. Le soutien mutuel intervient encore; pendant que mon cher Alois (Georges Becuwe), le marconiste du groupe ouvre le feu, Ed. Burton plonge dans la voiture toujours exposée au feu ennemi et revient avec deux chargeurs garnis. Ça va ! Mon plan se déroulera comme je le veux ! Je fais ouvrir le feu des deux côtés de la gare et je commande à Burton de conduire la voiture en marche arrière au delà de la petite place. Le volant est du côté opposé au feu ennemi. Burton contourne la voiture, ouvre la portière gauche, s'agrippe au marchepied, manœuvre le starter ... le moteur prend !! O.K.!! La « Gazelle » va être sauvée. J'ouvre le feu à mon tour pour renforcer la neutralisation de l'ennemi et la « Gazelle » décroche en beauté, dirigée par son vaillant et acrobatique chauffeur. Le même petit jeu du feu et du mouvement se répète pour chacun de nous. Nous repêchons notre quatrième homme (Fernand Mathot) au passage et la « Gazelle » s'échappe en envoyant une rafale d'adieu à nos Fritz.

       Plus tard, quand nous nous tâtons et que nous inspectons la valeureuse « Gazelle », je me souviens très bien qu'il nous vint un petit frisson en relevant une vingtaine de trous dans sa carrosserie. Nous eûmes une véritable sueur froide quand nous avons trouvé le couvercle de la boîte à détonateurs percé de part en part à côté de nos 15 kilos d'explosifs.

       La bagarre avait duré plus d'une heure ... et je vous assure que c'est long, 60 minutes de combat dans le noir ! Mais elle eut un résultat remarquable : le lendemain les Boches étaient obligés de renforcer la garde des chemins de fer et des gares, d'où diminution dans de fortes proportions de leurs effectifs disponibles, sans compter le sentiment d'infériorité et de démoralisation qui commençait à saisir les Fritz.

       Que penser en effet du chef de la patrouille allemande de Braibant, qui, dès les premiers coups de feu de ses hommes et croyant avoir le dessus par le seul don de la parole d'un membre de la « Wehrmacht » s'était mis à hurler: « Ergeben sie sich » (Rendez-vous !) et que, pour toute réponse, je lui envoyai une rafale en travers de la figure ... et qu'au lieu de capturer en « Cinq sec» ces vulgaires « Bandieten und Terroristen » … il avait été obligé, lui et sa meute, de rentrer sa figure et ses armes pour ne pas se faire démolir ?

       Je pense qu'à ce moment, il douta de la puissance de « Unser heiligen ADOLF ».

       Le lendemain, comme nous le ferons désormais à la cadence de « tous les quatre jours », le P.C. du groupe change de cantonnement avec armes et bagages, deux voitures de raids («  Coccinelle » et « Gazelle »), un camion à matériel, un camion à vivres, un camion à munitions et explosifs.

       Nous occupons le bois d'Haversin et c'est le fermier Coibion du « Pays de Liège » et celui du « Bois-Copeau » qui nous fournissent le ravitaillement, puis ce sont les cantonnements du bois d'Hachet et du bois des Quatre Verges à Mohiville. Pendant ce temps, le peloton 702 (dit « Kola ») a établi un camp modèle dans le bois raviné de Fayelle : huttes de branchages, place de rassemblement, magasin à vivres, observatoires camouflés, sentinelles dissimulées, liaisons téléphoniques, itinéraires secrets. Les hommes non encore complètement instruits attendent le moment de remplir la mission initiale de protection du terrain de parachutage de « Kola » (Taviet-Dinaut). Le chef de peloton et ses chefs d'équipes ont fait toutes les reconnaissances nécessaires à Taviet ; René Marchal a mis au point tout le dispositif de défense de la plaine ; il a fait son devoir en instruisant ses hommes et en étant paré pour remplir sa mission. Mais les hommes s'impatientent, ils veulent de l'action et ce désir est tout à leur honneur. Cependant j'estime qu'ils ne sont pas encore assez « formés » et je suis obligé de faire des prodiges de persuasion pour les calmer. C'est de cette époque que datent les mémorables séances de « Welfare » où Georges Wilmotte, Jean Karlick, Ernest Godart, Joseph Pesesse et René Degrunne firent fureur. C'est alors, qu'eurent lieu les jeux impayables des « Flibustiers » et de la « Baronne de Kola », C'est à ce moment que le baron de « Kola » fit son apparition et qu'on le vit chaque jour « parcourir dignement ses champs de brouillard en comptant soigneusement ses baliveaux ».

       Le digne baron de « Kola » vient de mourir accidentellement en Allemagne (5 avril 1949) mais il peut être assuré que nous ne l'oublierons pas de sitôt.

       C'est la ferme « Grigeoule » qui ravitaille le peloton « Kola ». Elle paiera plus tard, quand les S.S. impuissants et déchaînés y mettront le feu par simple vengeance.

       Et cependant, qui ne se souvient de l'amabilité et du dévouement de ces braves gens malgré la dangereuse proximité du camp des maquisards ?

       Tous les hommes de « Kola » ont encore à l'esprit la bonne humeur de Jeanne, Ghislaine, Pauline, Elisa et Marie-Thérèse, les merveilleux cordons bleus du peloton, Et puis, faut-il dire, que M. et Mme Damhlon et les Tihange considéraient un peu les maquisards comme leurs enfants et que toute la famille les avait adoptés. Il faut qu'ils sachent tout le bien qu'ils leur ont fait ... car, pour ces « retranchés du monde », une parole de mère, un sourire de jeune fille avaient la valeur d'un baume à leurs misères.

       Le peloton 802 (dit « Gazelle») s'est installé dans les bois des Aulnes et dans ceux de Ry. De nombreux renforts lui sont venus du pays d'Andenne, Sclayn, Namèche, Thonsamson avec Fernand Mathieu, Lucien Dotreppe, Raymond Genette, Marcel Devillers, René Nihoul, Jules Alexandre, Gilhert Beaufays, Ferdinand Matagne, Jacques Leroy, Jean Servais, Gaston Defrene et Marcel Sermon qui les ont recrutés. Son importance est devenue égale à celle de 702 et sous la direction de ses excellents instructeurs, il commence à prendre belle allure et son ingéniosité dans l'organisation de son cantonnement n'a rien à envier à celle de 702.

       Pour 802, c'est le fermier Lecler et le garde-chasse Omer Pirsoul de la ferme de Ry qui assurent le ravitaillement avec un peu de gêne à cause de certaine proximité où des officiers de l' « Axe » étaient venus chasser il n'y avait guère.

       Le groupe devient de plus en plus une unité cohérente, capable de combattre et de se suffire à elle-même.

       Dans les pelotons, les hommes sont à l'instruction sous la direction d'anciens sous-officiers de l'active. Ce sont les Marchal, les Defrenne, les Pirotte, les Godart, les Houyet, les Matagne, les Leroy, les Servais, les Simon, les Sermon. Tous épatants !!

       Grâce au magnifique esprit et à la merveilleuse bonne volonté de nos hommes, les résultats sont rapides : en quelques semaines nous faisons des soldats aptes au combat d'une foule de jeunes gens qui n'ont pas fait de service militaire. Et quels soldats ! J'ose proclamer que jamais je n'en avais eu de pareils et que, jamais plus je n'aurai de tels hommes ... c'est mon orgueil d'avoir été leur CHEF. On a dit que nous étions des « Bandes armées ». C'est faux !... en voici la preuve !

       Le P.C. du groupe était constitué :

1. d'un Etat-Major comprenant : le commandant du groupe, son officier adjoint, un officier d'administration, un sous-officier comptable, un officier marconiste et un sous-officier de chiffrement.

2. d'un sous-officier mécanicien et d'un mécanicien;

3. d'un armurier;

4. d'un sous-officier de ravitaillement et un ravitailleur;

5. d'une estafette de liaison comprenant un chef d'équipe et 16 estafettes avec vélos et motos;

6. d'un aumônier;

8. d'un cuisinier;

9. d'un charroi automobile comprenant : 2 voitures de raid (dont une blindée), 1 camionnette à vivres, 1 camion à bagages, 1 camion à matériel et munitions, 1 camion à explosifs, 1 citerne à essence (en force le 26 août).

       Chaque jour, le « Service » au P.C. et dans les compagnies était réglé par la voie des « Ordres Journaliers » du groupe, transmis par coureurs. Les officiers et sous-officiers de jour avaient leurs consignes permanentes qu'ils respectaient mieux qu'à la caserne : corvées, appels, contre-appels, rassemblements, rondes et contrôles étaient exécutés à la lettre et les rôles de garde et de patrouille tenus à jour et appliqués. Les commandants de compagnies et l'officier adjoint du P.C. tenaient un rôle de raid de manière qu'aucun homme ne soit lésé pour la participation aux missions extérieures. Des programmes détaillés d'instruction de la troupe et du cadre étaient établis et mis en application. Les chefs de pelotons faisaient leur métier d'enseignement et d'inspection. Les chefs d'équipes et de sections prenaient leurs responsabilités dans l'entretien des armes, munitions et équipements.

       Le mécanicien du P.C. visitait le charroi des unités et l'armurier inspectait régulièrement les armes de tout le groupe. Le ravitaillement était organisé à hauteur de l'Etat-Major du groupe. Le sous-officier chargé de ce service recevait du commandant de groupe l'argent nécessaire à l'achat de vivres et denrées dont il était comptable vis-à-vis de lui. (A noter en passant que nous avions l'argent en suffisance pour payer comptant tous nos achats et que nous n'avons jamais dû monter des coups quelconques pour nous en procurer ; cet argent venu de Londres, nous était parachuté). A son tour le sous-officier de ravitaillement répartissait l'argent entre les ravitailleurs du P.C., de la 1ère et de la 2ème Compagnie. Ces derniers achetaient les vivres et dressaient une comptabilité soumise journellement au sous-officier, qui, lui-même, me la communiquait pour vérification.

       Le sous-officier-mécanicien achetait les carburants et lubrifiants, payait les répartitions au charroi et procédait de même pour sa comptabilité.

       L'administration de tout le groupe était confiée à un officier d'administration, aidé d'un sous-officier comptable. Toutes les pièces administratives étaient établies avec précision : Rapport journalier, Bulletin administratif, Etats Justificatifs, Etats de soldes, etc. L'officier adjoint tenait à jour le « Carnet de Campagne » du groupe ainsi que les archives et dossiers. Il en était arrivé, comme moi d'ailleurs, à connaître tout le monde par son numéro matricule ... car les hommes n'étaient jamais désignés autrement dans les documents administratifs, les ordres ou les Ordres Journaliers.

       Il existait en outre au P.C. du groupe un bureau de chiffrement composé de l'officier marconiste et du sous-officier du chiffre, tous deux ayant reçu une instruction spéciale au Secteur ; ce bureau fonctionnait également pour les traductions en allemand et en russe. Enfin, l'infirmier-coiffeur faisait périodiquement sa tournée dans les cantonnements et avait la haute supervision de l'hygiène du groupe.

       Quant à l'équipe liaison-transmission, elle assurait le service d'estafettes et avait la charge de poser les lignes téléphoniques.

       Plus tard, dans chaque compagnie on trouvera également un échelon de commandement constitué par : le commandant de compagnie et son adjoint, un marconiste, son fourrier, ses ravitailleurs et ses agents de liaison. Chaque compagnie aura son camion à bagages et sa voiture. Chaque peloton avait son équipe de commandement avec le Chef de peloton, l'adjoint et les estafettes. Il comprenait quatre équipes de 10 hommes, 1 sergent, chef d'équipe, 3 fusiliers-mitrailleurs et 6 fusiliers (exactement ce que nous avons aujourd'hui à l'armée belge, avec la différence que mon armement était plus puissant).

       Après une telle énumération, il ne paraîtra plus étonnant qu'à l'égal des effectifs des autres unités de l'armée régulière, tout ce monde avait ses fonctions bien déterminées, que les moindres mouvements étaient jalonnés et gardés et que les cantonnements étaient automatiquement organisés en vertu des plus beaux principes de nos Règlements Militaires. C'est ainsi que deux heures après l'arrivée au bivouac les sentinelles et les postes aux issues étaient reliées par téléphone avec l'officier de jour au P.C. du Groupe ou du peloton, que des pistes camouflées étaient créées, des « bobbytraps », des obstacles, des avertisseurs à explosion étaient mis en place et que les positions d'alerte et de défense étaient reconnues et aménagées.

       A propos de garde, je serais tenté de raconter les mésaventures de certaine sentinelle de nuit.

       Mais je ne vous en dirai rien si ce n'est qu'elle prit un ver luisant pour une lanterne ... et que ce pauvre insecte ne dut la vie, qu'à l'intervention du sous-officier de garde alerté ... téléphoniquement... comme de bien entendu.

       Le 29 juin, pendant mon absence (j'étais en liaison au secteur) un raid commandé par Gilson est entrepris contre la caserne de gendarmerie de Ciney à l'indication du lieutenant de gendarmerie. Il s'agit de délivrer un agent de l'I.S. qui vient d'être capturé par la Gestapo. Malheureusement l'expédition arrive trop tard et les estafettes de gendarmes envoyées pour nous prévenir du départ de l'agent ne rencontrent pas Gilson. L'opération d'investissement de la caserne se déroule malgré tout et elle se solde par la capture par Joseph Lefèvre et Edouard Burton de deux Allemands qui faisaient mine d'intervenir.

       Dans les premiers temps de notre entrée en campagne, toutes les destructions étaient opérées par une équipe spécialisée, extraite de mon P.C., commandée par moi personnellement et se déplaçant dans une voiture dite « de raid » et que nous avions aménagée pour cela : des plaques de blindage d'acier avaient été placées derrière les dossiers et latéralement dans les portières : c'était la voiture blindée du groupe, la « Gazelle », la bien-nommée. « Coccinelle »  venait souvent en renfort.

       Ce n'est qu'à partir du 1er juillet, soit à peu près un mois après la mobilisation du groupe, que tout le groupe prit part aux opérations de destruction ; j'estimais qu'à ce moment l'instruction des hommes était suffisante pour entrer en opérations.

       Le 4 juillet, la mission de destruction des lignes téléphoniques Dinant-Givet et Dinant-Mesnil-St-Blaise est confiée au peloton « Kola » sous les ordres de Marchal et c'est avec le plus grand honneur qu'il s'en tire après un raid de quatre heures en pleine nuit ; on y trouve les équipes de Simon, Pirotte, Collard et Godart.


Destruction du pont de chemin de fer de Lienne (Ciney), le 5 juillet 1944

       Le 5 juillet, c'est le peloton « Gazelle » sous les ordres de Matagne qui est chargé de la protection du sabotage du pont de chemin de fer de Lienne (ligne Ciney-Statte).

       Dans le détachement du peloton 802, composé de volontaires, on trouve Lucien Mattart, Jules Alexandre, Fernand Cornélie, Marcel Vandeville, Fernand Mathieux, Alfred Bethulée, Moïse Coffin, Louis Coheur, Antoine Marck, Armand Limet, François Devillers, Jean Pitance, Lucien Dotreppe, Albert Motte, Léopold Daffe, Raymond Genette, André Leroy, Henri Leroy, Louis Luwel, Denis Louis, Louis Froidbise, René Deckx, encadrés par Jacques Leroy, Gaston Defrenne, Marcel Sermon, Gilbert Beaufays et Jean Servais.

       Pendant les deux heures que dure la préparation de la destruction (création de trois chambres de mines dans le ballast, au-dessus des trois clés de voûte), la défense est organisée par le peloton avec un soin judicieux. A une heure du matin, les 75 kilos d'explosifs réduisent le pont en miettes.

       Le 7 juillet, c'est le peloton « Kola » qui, de nouveau, est à la tâche à la gare de Ciney pour la destruction du central téléphonique. Pendant que Gilson et moi nous pénétrons jusqu'au premier étage de la gare pour préparer la destruction, le peloton a mis tous, les accès à la gare en état de défense. Une équipe de protection dirigée par Joseph Lefèvre et Théodore Pirotte occupe les locaux qui donnent accès à la chambre du central après avoir éloigné tout le personnel civil. C'est le brave Pierre Conrath de cette équipe  qui fera prisonnier le chef de gare allemand Karl Binswager qui, je crois, n'en est pas encore revenu. Car il savait comme moi que la gare était occupée militairement et notre audace l'a renversé.

       Deux autres équipes commandées par Ernest Godart et André Simon, tiennent toutes les rues aboutissant à la gare. Les véhicules sont garés sous un pont-route face au bâtiment.

       Mes agents de renseignements, Edouard Lefèvre et Florent Pierre m'avaient donné les plans d'accès au répartiteur et les portes qui y menaient directement devaient être laissées ouvertes selon leurs instructions. Or, à cause de la couardise de deux individus, les portes restèrent cadenassées et le travail dura trois quarts d'heure au lieu d'un, comme il était spéculé. Si, après l'opération, les Allemands nous tirèrent dessus, blessant légèrement un homme, c'est à cause d'eux. Malgré ces contretemps, et malgré ces messieurs, le central saute à minuit trois quarts.

       Tout le monde rembarque et nos deux véhicules se dirigent sur Braibant. En passant devant l'usine des Forges de Ciney, nous subissons le feu des Allemands de la gare et avant que le Bren de Joseph Pesesse ait pu les neutraliser, Georges Mathy est blessé à la tête, légèrement d'ailleurs.

       Après avoir fait soigner notre blessé au clos d'équarrissage, nous continuons sur la gare d'Emptinne où le même scénario est mis en pratique pour faire sauter le câble téléphonique international. Nos mesures de protection se justifient surabondamment par la présence des sentinelles allemandes à 200 m. de la gare. A une heure trente, on ne parle plus du câble et les Allemands n'ont pas osé intervenir. Au retour, nous détruisons un aqueduc à Senenne sur la ligne du Bocq.

       Journée bien remplie que celle du 7 juillet !!!

       Du 8 au 18 juillet, période calme. Quelques semailles de clous à trois pointes sur les itinéraires allemands et quelques modifications dans le « fléchage » de leurs axes de communication. Nous voulons nous faire oublier de nos « protecteurs ».

       Je mets ce temps de calme à profit pour réorganiser mon groupe. Les volontaires sont devenus trop nombreux et le commandement des pelotons s'avère trop lourd. J'ai maintenant l'effectif suffisant pour créer deux compagnies. Je donne le commandement de la 1ère compagnie à Ferdinand Matagne, adjudant de carrière et celui de la 2ème compagnie à Jacques Houyet, officier de réserve. La 1ère Cie se composera des pelotons 302, 402, 502, 902 (Leroy, Servais, Claude, Sermon) ; la 2ème Cie des pelotons 602, 702, 802 (Simon, Marchal, Defrenne).

       L'Etat-Major du groupe est au complet.

       Gilson comme adjoint, Pirotte comme officier d'administration, Goutglick comme comptable, Becuwe comme marconiste, J. Lefèvre comme sous-officier de chiffrement.

Le P.C. du groupe comprend :

Burton comme sous-officier mécanicien.

Delrée Nestor comme caporal mécanicien.

Clément Blaimont comme armurier.

Degrunne, comme sous-officier ravitailleur.

Arthur Gauthier comme ravitailleur.

David DeIrée, comme chef d'équipe liaison et transmissions.

Loicq, comme aumônier.

Paquot, comme infirmier.

Louis Godart, comme cuisinier.

La composition de l'équipe de liaison est celle de l'ordre de bataille annexé au Journal de Campagne. (P.C.).

       Le 19 juillet, c'est le sabotage du tunnel d'Yvoir-Spontin qui fit grand bruit et pour lequel la B.B.C. nous adresse ses félicitations.

       Le chef de secteur m'avait signalé l'existence d'un train de tanks à essence d'aviation (pour Florennes) dans le tunnel, en même temps qu'il me demandait de le détruire.

       J'en parlai à mes fidèles « chemin-de-ferristes », Lefèvre et Pierre. Ils eurent tôt fait de me signaler le fameux train de chaux que la gare de Ciney envoyait irrégulièrement à Spontin pour y prendre sa charge et remonter ensuite sur Ciney. Mes deux agents persuadent le chef de gare de Ciney que ce train doit être mis en route le 19 juillet à 18 heures. A 21 heures, le 18 juillet, le peloton 802 arrive dans les couverts de Mouffrin, le long du Bocq et y passe la nuit. On y trouve le même détachement qu'à Lienne, le 5 juillet, auquel s'est ajouté Albert Bonheur, Roger Boeckx, Léopold Didden, François Desondre, Henri Boedenghen, Arthur Guilitte, Jacques Dubois, Robert Debuyst, Hyacinthe Defays, Roger et Louis Brouwers.

       Le 19, à 17 heures, j'arrive ave l'équipe de raid du P.C. (Gilson, Nestor Delrée, René Deprez) et le machiniste Camille Ceorgee que le secteur m'a prêté pour la circonstance. Je fais organiser la protection et pour 18 h. les hommes de Matagne et Defrenne gardent toutes les routes aboutissant à Sovet et tiennent tous les observatoires. A 18 heures, je suis à la halte de Sovet avec mon équipe. A 20 h. nous laissons passer le train en trombe vers Spontin avec ses wagons vides. A 20 h. 20', il remonte chargé et soufflant. Cette fois nous l'arrêtons. Chef train, chauffeur, mécanicien, sont bouclés dans la halte et ligotés. Les buttoirs du dernier wagon sont chargés d'explosifs, Georges décharge une centaine de kilos de charbon pour la bonne obligeance de l'employé de la halte (André) et à mon coup de sifflet, le train est mis en marche arrière vers Spontin. Il arrive à du 90 à l'heure dans le tunnel de Spontin, soufflant la garde à l'entrée et s'emboutissant dans les tanks avec une énorme explosion de désastre. Le chef de gare de Spontin, à la vue du monstre dévalant de Sovet dans une traînée folle de poussière de chaux a fait tout son possible ... pour arriver trop tard à l'aiguillage qui aurait évité le désastre. Nous l'en remercions.

       Pendant huit jours, le tunnel brûla ... et la chasse allemande de Florennes manqua d'essence. Un témoin visuel estime que 250 à 350.000 litres du précieux carburant furent perdus.


Sabotage du tunnel d’Yvoir-Spontin, le 19 juillet 1944

       Le 20 juillet, après avoir passé vainement douze heures dans un guet-apens avec un détachement de la 2ème Cie commandé par Jacques Houyet, monté contre les voitures de la Gestapo de Dinant, au fond de Sorinnes, l'équipe de raid (Ernest Lambert, les deux Burton, les deux Mathot, Georges François, Raymond Beaujean, Jacques Houart et René Deprez), revenant au cantonnement découvre à la gare de Leignon une superbe locomotive allemande de cent soixante tonnes (modèle à récupération de vapeur), toute neuve, sortant des ateliers de Tubize et en route vers le front russe. Quelle joie dans sa capture !

       Pendant que Gilson avec quelques hommes neutralisent la gare, je désarme les trois Allemands à bord de la machine. Avec Gilson, nous la lançons en direction de Ciney, dans l'espoir de la faire dérailler dans la courbe. A cause d'un mauvais renseignement d'un « chemin-de-ferriste » de la gare de Leignon, elle va tamponner un train de voyageurs à l'arrêt en gare de Ciney. Heureusement qu'un wagon de levure fait office de tampon amortisseur et l'on ne déplore qu'un blessé léger, le chauffeur, qui recevra le lendemain un colis de friandises et cigarettes avec nos sincères excuses.

       Le 21 juillet, Fête nationale, des prises d'armes ont lieu aux cantonnements des deux compagnies que nous visitons avec le chef de secteur. Les unités sur deux rangs, l'arme au pied, sont inspectées et après quelques mots de félicitations, c'est le salut au drapeau, comme chaque matin d'ailleurs, mais cette fois avec accompagnement d'une « Brabançonne » jouée en sourdine sur un harmonica. Je suis certain qu'à l'heure actuelle il n'en est pas un d'entre nous qui n'ait gardé de cette cérémonie un souvenir ému et pas un qui ne puisse dire que cette « Brabançonne », devant ce drapeau, en plein bois, devant la troupe en armes, ne l'ait profondément bouleversé. Je sais moi, et je nous vois encore après l'inspection, Harold d'Aspremont et moi, un peu gênés de nos yeux embués.

       Entre le 22 et le 25 juillet, le P.C. occupe différents cantonnements et entre autres celui des bois de Lagaudries entre Scy et Champ du Bois. Comme tous les autres, il ne sera pas paisible malgré son excellente situation. Il possède un très bon observatoire au hêtre isolé de la cote 350 d'où l'on découvre toutes les routes de la région entière. L'équipe de liaison l'occupe en permanence.

       Le 27 juillet, je suis en liaison au P.C. du secteur dans les bois de Waillet avec Joseph Lefèvre, Jacques Houart et Lucien Demonlin. Le chef de secteur nous avait invités au déraillement d'un train de marchandises aux Basses-Haversin où nous avions donné un petit coup de main en démolissant quelques gardes allemands du train. Nous revenions paisiblement et le cœur léger quand tout à coup nous nous trouvons nez à nez avec un camion allemand isolé au lieu dit « Tige de Sinsin ».

       Nous avions tant besoin de véhicules ! Et c'était tellement tentant.

       Menaçant le chauffeur et le convoyeur, nous l'obligeons à stopper. Cela se passe bien jusqu'au moment où le convoyeur sautant sur son fusil en menace Joseph Lefèvre dont l'arme s'enraie. Profitant de cela, le chauffeur remet du gaz et cherche à fuir. Je bondis à ses côtés, ouvre la portière et j'envoie au convoyeur dont le canon du fusil est écarté par Lefèvre, une solide rafale qui blesse en même temps le chauffeur. La discussion est terminée et je referme la portière, laissant le camion descendre la côte en zigzaguant. Il verse au premier tournant en éjectant ses trois occupants. Deux s'enfuient vers Sinsin, un reste sur le carreau.

       L'observateur du P.C. a suivi à la jumelle toute l'action et la seconde voiture du P.C. nous est envoyée en renfort avec David Delrée, Adelin Gilson, Ernest Lambert et Victor Mathot.

       Il était temps car ce n'était pas fini !

       Remontés en voiture, nous poursuivons les deux fuyards et après quelques échanges de coups de feu, ils sont abattus. A ce moment, une voiture civile stoppe à 100 mètres, fait demi-tour et s'éloigne. Nous la rattrapons, l'obligeons à s'arrêter ... et deux Allemands en jaillissent et nous tirent dessus. C'est de nouveau la bagarre, la poursuite et l'extermination. Cette fois nous en avons assez et reprenant notre itinéraire vers le cantonnement, nous relevons au passage le blessé du premier accrochage et mettons le feu au camion. Le blessé gravement touché mourra en cours de route.

       Au sommet du tige, nous rencontrons notre voiture de renfort ; le temps d'échanger quelques mots et une troisième voiture allemande est de nouveau sur nous, menaçante celle-ci, car les quatre occupants ont sorti leurs armes. Malgré la mitraillette ennemie, l'affaire est vite réglée. Un mouvement débordant, quelques bonnes rafales de nos « U.D. » américains, la voiture en feu dans le fossé et quatre tués chez l'ennemi.

       Journée bien remplie encore que celle du 27 juillet. Résultats : deux véhicules ennemis détruits, sept tués, un déraillement !

       Dans les jours qui suivent, l'ennemi, pris d'inquiétude, a perdu la sécurité de ses communications : le moindre véhicule est hérissé de mitraillettes, la garde des convois coûte cher en effectifs.

       Le lendemain évidemment nous changeons de cantonnement et les battues des rexistes tombent à faux comme toujours.

       Les hommes faisaient merveille, la discipline régnait, les ordres étaient scrupuleusement exécutés, toutes les opérations se déroulaient avec une ponctualité remarquable selon tous les plans établis. C'était pour moi une satisfaction intense de tous les jours, devant l'admirable cohésion de mon groupe ; je sentais chaque jour sa valeur combattive augmenter et j'en avais conçu une telle fierté et une telle assurance que tout devait nous réussir !!

       Cette confiance dans mes hommes était d'ailleurs partagée et, à ce propos, je me souviens avec émotion des visites et inspections que je faisais en pleine forêt à tous mes cantonnements. Comme par exemple celle où le Père Leloir, aumônier divisionnaire du Maquis des Ardennes belges et françaises, était présent et où il nous fit un cadeau incomparable : un drapeau, notre premier drapeau ! Lorsque, pour la première fois, ce drapeau monta en plein cœur de la forêt pendant que mes hommes présentaient les armes et qu'une «  Brabançonne »  montait en sourdine, jouée sur un harmonica, il nous sembla à tous, que nous étions en terre libérée et que ce coin de terre délivré par notre unique présence, c'était un morceau de PATRIE arraché à l'ennemi !

       Une autre fois, c'était le 20 août 1944, après l'affaire de Purnode, j'avais organisé à mon P.C. à la Tombe du Loup, dans les bois de Custinnes, une cérémonie de remise de fanions à tous les pelotons du Groupe.

       Quand après cela, mes yeux rencontraient ceux de mes hommes, je savais... que la confiance était réciproque ... et que le combat ne leur faisait pas peur !!

       Il était temps, d'ailleurs, car de durs engagements nous attendaient.

       Le 1er août le P.C. du Groupe est installé au bois de Sonmont.

       Le 2 août, un peloton de la 2ème Cie protège la destruction par l'équipe du raid du P.C. de la station de pompage de la gare de Ciney.

       A partir de cette époque, des patrouilles allemandes et de gardes wallons battent systématiquement les environs de nos cantonnements. Aussi, les mesures de sécurité et de garde sont-elles renforcées.

       Les compagnies font des exercices de prises de position la nuit sur les emplacements reconnus à proximité des cantonnements. Toutes les dispositions de défense sont ainsi étudiées et mises au point jusque dans le détail. Ces petites manœuvres de nuit n'auront pas été inutiles, car il ne se passera plus longtemps avant que leurs enseignements ne soient mis en pratique contre l'ennemi.

       Heureusement, jusqu'à ce jour, les « indiscrétions » des S.S. se sont faites à « contretemps » parce que, malgré toute la bonne volonté et la constance de la trahison, la vitesse de la délation restait toujours inférieure à la rapidité de nos déplacements. Toujours les S.S. attaquèrent des cantonnements vides et leurs exploits n'allèrent jamais plus loin que la capture glorieuse des boîtes à conserves vides et des épluchures de pommes de terre. Je comprends que ce devait être vexant mais réellement nous n'y pouvions rien ... ces « gentlemen » n'avaient qu'à s'en prendre à leurs mouchards de mauvaise qualité.

       Autrement sympathiques et rafraîchissantes étaient les mascottes des camps de maquisards. Car, chaque camp eut sa mascotte. « Gazelle » eut la fermière de Ry, « Kola » eut celle de la « Grigeoule » ; le P.C. du groupe eut la fermière de Custinnes.

       Etrange d'ailleurs que le P.C. en eut une car il était trop vagabond ! Jamais quatre jours au même endroit ; il n'avait pas le temps de se faire des habitudes et des amitiés. Pourtant entre le 1er août et le 21 août, il trouva moyen de n'occuper que deux ou trois cantonnements dans les bois de Sonmont, proches de Custinnes, et c'est ce qui explique la « mascotte » du P.C. Il est vrai que cet état anormalement statique du P.C. fut déterminé par l'immobilité absolue dans laquelle je fus personnellement astreint à cause de ma blessure. A la ferme Guiset, de Custinnes, nous avons trouvé ce que « Kola » avait trouvé à la Grigeoule : une affection vraiment maternelle, une ambiance de « chez soi » et des sourires de jeunes filles. Ceux du P.C. se souviennent de Simone, de Marie-Thérèse, et de Blanche Guiset, ma grande amie de 13 ans.

       C'est chez ces braves gens, qu'à l'occasion, toujours brève d'ailleurs, nous venions respirer un peu de cet air de fraîcheur qui nous était indispensable pour compenser le côté brutal et nauséeux de notre vie maquisarde.

       Le 4.août, Joseph Pesesse et Georges Mathy, en mission en moto, tombent au milieu d'une troupe allemande et, grâce à leur sang froid, sous le feu ennemi, s'en tirent sans autre mal que la perte de leur véhicule.

     Le 5 août, au cours d'une mission en moto avec Joseph Lefèvre, nous poursuivons un motocycliste suspect et nous faisons, à Conneux, une mauvaise chute qui me brise le genou droit. Conduit en voiture par David Delrée chez le Docteur Delmotte, de Leignon, je suis « recousu » en vitesse sans qu'on s'aperçoive de la cassure de la rotule. Amené au camp du bois de Sonmont, ainsi provisoirement « réparé », je traîne pendant huit longs jours étendu dans ma voiture avec une fièvre de trente-neuf et demi. Grâce au dévouement de mon brave infirmier Victor Paquot et aux fournitures de lait de la ferme Guiset, je parviens à prendre le dessus et le 12 août, je fais mes premiers pas avec des béquilles construites par David Delrée. Je n'ai pas encore oublié la visite que me firent à la « Tombe du Loup », Simone, Blanche et Marie-Thérèse Guiset avec les bras chargés de cadeaux et de fleurs.

       Le 5 août, pendant que je me faisais briser le genou, le groupe avait été alerté par Florent Pierre. Un train de munition d'artillerie était « en détresse » de Ciney vers Haversin. En mon absence, Gilson monta et exécuta l'expédition avec art et maîtrise. En une demi-heure de temps, il est sur place avec l'équipe de raid renforcée par un détachement de la 2ème Cie. A peine arrivée à Wespion, le train est là. La protection se composant des équipes de volontaires : André Simon, François Mathieu, René Pousseur, Edgard BurIet, Pol Bastin, Emile Collard, René Degrune, André Delvaux, Charles Dumont, Erncst Godart, Arthur Goblet, Joseph Hougardy, Léon Jolly, Joseph Laurent, Léopold Mahy, René Marchal, Albert Ninforge, Florent Pierre, Lucien -Sels, Firmins Soeur, Georges Wilmotte, Pierre Conrath, est rapidement en position au sommet du déblai.

       Gilson tire vainement une rafale de semonce dans le flanc de la première locomotive occupée par des Allemands. Alors le Bren de l'équipe de protection commandée par René Marchal et André Simon, crache de plus convaincantes rafales sur les deux locomotives et le train s'arrête enfin. Il faut encore qu'il parle pour réduire au silence la garde allemande. C'est au cours de cette « discussion » que Joseph Hougardy est blessé au poignet. Gilson, aidé de Jacques Houart, Rohert Tack, Alfred Burton, Clément Blaimont, Ernest Lambert et Nestor Dclrée, prépare la mise à feu. Deux heures après leur départ du cantonnement (17 h. 20), le train de vingt wagons chargés d'obus commence à sauter. Pendant dix heures, jusqu'à l'aube du lendemain, les quatre cent tonnes d'obus continueront d'exploser. Les voies sont détruites sur deux cents mètres, les deux locomotives inutilisables et le trafic restera suspendu pendant quatre jours. Ce fut, avec l'affaire du tunnel d'Yvoir-Spontin, une des plus belles actions de destruction stratégique du Groupe. Par l'initiative hardie, la décision et la maîtrise des chefs et par la ténacité et le sang-froid des exécutants aussi bien et surtout par l'ampleur des résultats obtenus, ce fait d'armes honore dignement le Groupe.

       Du 6 au 8 août, l'instruction et l'organisation défensives sont poussées à fond.

       La nuit du 9 août, les deux pelotons 802 et 702 sont en mission de destruction. 802 se charge des liaisons téléphoniques Ciney-Natoye et Ciney-Spontin : vingt-cinq poteaux sont sciés et abattus à la jonction des deux lignes. 702 démolit vingt-trois poteaux de la ligne téléphonique Dinant-Ciney et fait sauter le câble allemand au kilomètre 1,100 de la route Dinant-Neufchâteau.

       La même nuit, une équipe du P.C. abat une série de poteaux sur les voies à la sortie de la gare de Ciney et prive celle-ci de lumière pendant le restant de la nuit.

       Le 11 août, nous attendons à Wespion, un train de munitions qui ne vient pas.

       Le 12 août, Nestor Delrée capture à Custinnes, Paul Ivanoff, sujet russe et Karla Mietzner, sujet allemand, tous deux employés à la « Propagande » de Bruxelles, 15, rue Guimard. Ces deux tourtereaux passaient leurs vacances d'été au château d'Ardennes. Leur arrivée au camp du P.C. mettait une fin brutale à leur agréable séjour en Belgique Occupée.

       Ivanoff pela des pommes de terre et Karla reprisa des chaussettes. Dans la suite, Ivanoff, mis à l'épreuve, combattit avec nous et Karla, excellente dactylo, se mit à la traduction et à la reproduction des tracts que je faisais distribuer dans les garnisons allemandes de Ciney, Spontin, Marche, Yvoir, Dinant, Namur pour le plus grand bien du moral de la troupe. L'assassinat d'Hitler, la défaite de Normandie, la puissance du maquis, etc., furent diffusés à jets continus dans les rangs de la Wehrmacht.

       Le 13 août, nous récupérons trois aviateurs anglais abattus à Achet à la barbe des patrouilles allemandes. Leur arrivée au camp du P.C. est un événement ; ils sont harcelés de questions, ils distribuent des « souvenirs » en se dépouillant jusqu'au dernier bouton. II n'est pas possible de dire qui, d'eux ou de nous, en a éprouvé le plus de joie.

       Le 14 août, la 1ère Cie organise à son cantonnement des bois de Ronvaux, une grande fête en l'honneur des aviateurs anglais. Il fait très beau et l'on a vu en plein bois une table avec nappe blanche et serviette, garnie des meilleurs mets. Nos amis sont invités, les Bouchat, les Damblon, les Guiset. II faut croire que la compagnie des « bandits » n'était pas tellement désagréable et peu recommandable pour que l'on trouve à notre table des jeunes filles en grande toilette amenées par leurs parents. Je suis certain que ces jeunes filles ne sont pas près d'oublier ces festivités en plein maquis du Condroz où rien ne manqua : depuis la messe dite par l'aumônier, le speech du commandant de groupe et le repas fastueux jusqu'aux jeux sportifs et théâtraux où se déchaînèrent nos artistes coutumiers : Wilmotte, Karlik, Degrunne et Godart.

       Nous avions servi à nos anglais un match de boxe pour amateurs tout ce qu'il y avait « d'exciting » et j'ai encore présents à l'esprit leur plaisir et leurs rires inextinguibles. Littéralement, ils n'en revenaient pas !!!

       Pour nous, c'était l'Angleterre que nous fêtions et cette abstraction des personnages fut telle qu'il ne vint à l'esprit de personne de leur demander leurs noms. Pour terminer, nous leur avons offert le « Tipperary » chanté en chœur avec un allant sans pareil. Ils répondirent, au garde-à-vous, par le « God Save the King » et par la « Brabançonne ».

       Tous ceux qui furent là, au milieu des grands arbres, en plein cœur de la forêt, n'entendront plus jamais des chants aussi magnifiques, aussi puissants d'émotion et d'enthousiasme, et je suis sûr que les cérémonies patriotiques d'après-guerre leur paraîtront toujours après cela un peu artificielles, forcées, empruntées.

       Le 15 août, au cours d'une cérémonie à la Tombe du Loup, le fanion des « Loups-Bleus » est remis à chaque chef de peloton. J'avais l'habitude d'adresser souvent la parole à mes hommes. Je professe encore aujourd'hui que le Chef qui veut communiquer l'enthousiasme à ses hommes n'a d'autre moyen que celui-là. En leur remettant ces fanions, je leur dis : « Je vous les donne, Messieurs, ces fanions, pour qu'ils soient les gages assurés de votre vaillance et de votre volonté d'abattre l'ennemi. Je vous rappelle que le NOIR. .. ce sont nos vexations, nos peines, nos deuils … le ROUGE, c'est le sang de l'ennemi qui doit laver la défaite de 40... le JAUNE c'est l'éclat de la victoire qui vole vers nous, accrochée aux chars de nos alliés. Honorez-le donc, Messieurs, ce fanion des « Loups-Bleus » ! Gardez-lui toujours l'HONNEUR dans vos combats futurs ! Qu'il puisse m'assurer de votre inébranlable courage, toujours et partout ! »

       Le 16 août, je décide de diriger personnellement la destruction de tous les aiguillages de la gare de Ciney. M'aidant de deux cannes, je me trouve suffisamment valide pour cela. C'est la première fois que je retourne en mission depuis le 5 août. Je ne sais pas du tout plier la jambe droite, mais cette longue inactivité me pèse trop. J'ai besoin d'action et j'y mets tant de volonté, malgré les avis de mon entourage, que je parviens même à conduire ma voiture sans lumière, en pleine nuit en faisant toutes les manœuvres du pied gauche. Quatre demi-équipes Bren (André Simon, Emile Collard, Ernest Godart, Joseph Pesesse) de la 2ème Cie commandée par Jacques Houyet, protégeront l'opération. Nous les prenons au passage à la Grigeoule à 23 heures où elles embarquent dans le camion blindé de la compagnie. A la ferme de Mossée, où nous arrivons sans encombre tous feux éteints, nous tenons devant notre ami Jules Hamtiaux, qui nous a fait entrer, une réunion préalable avec les chefs d'équipes et les missions détaillées de chacun sont exactement définies. Rien n'est laissé au hasard : la progression protégée par des éclaireurs, la mise en place des équipes en défensive, l'entrée en contact avec le chef-piocheur Martin Descy. Tout se passe comme je l'avais voulu et à 1 h. 20, tout saute à mon coup de sifflet. David Delrée et Clément Blaimont prennent encore le temps d'incendier la cabine de signalisation des « Huit Ponts » et nous rembarquons sans avoir été inquiétés.

       Le 17 août, les pelotons 702 et 802 renouvellent la destruction de tout le réseau téléphonique du rayon de Ciney. Tout se passe bien partout, sauf à Purnode, où les équipes Godart et Pirotte sont accrochées par une patrouille allemande. Les Allemands ont laissé s'engager tout le détachement et commencer le travail : ils doivent avoir été endormis à son arrivée. Ils occupent la maison en face de la gare quand le bruit des scies et des haches les réveillent. Ils veulent sortir pour se rendre compte, quand Godart les aperçoit et ouvre le feu sur eux. Tout de suite, c'est la bagarre dans une nuit d'encre. La gare est en cul-de-sac, le détachement est en mauvaise posture et Marchal manœuvre pour l'en sortir. Les mitraillettes allemandes descendent en un clin d'œil Armand Modave et Henri Gouverneur grièvement blessés.

       Sous la protection du feu violent du Bren de Conrath, Marchal rembarque son monde dans le camion. Au moment de démarrer, Conrath tombe sur son arme, fauché net par une rafale allemande.

Le chauffeur René Malherbe, faisant preuve d'un sang-froid remarquable, fonce sur l'adversaire pendant que nos mitraillettes à bord du camion crachent le feu de toutes leurs gueules. Le camion passe... et c'est le silence sur la route du retour.

       Georges Mathy voudra aider les blessés à fuir pendant le combat mais il sera repoussé par ces derniers qui lui diront : « Va-t-en et laisse-nous ! C'est impossible ! Nous ne pouvons bouger ! »

       Leur courage admirable va être récompensé !

       Un long moment après le départ du détachement, les Allemands se risquent à l'extérieur et les découvrent, gisant dans leur sang ; ils ont tous deux les jambes fracassées et ne peuvent faire un seul mouvement.

       Les Allemands qui ont des pertes (en particulier un chef de la G.F.P. de Dinant) veulent les achever et des crosses menaçantes se lèvent sur leurs têtes. Mais un officier intervient et leur sauve la vie une première fois. Conduits au fameux Hôtel de la Poste, à Dinant, repaire de la Gestapo, ils sont laissés de longs jours sans le moindre soin, sans manger et sans boire. Ils souffrent le martyre et leurs bourreaux l'exploitent pour tâcher d'obtenir des renseignements sur le groupe.

       J'apprends cela le 18 août et le jour même, je fais remettre sur la table du Stadt-Kommandant de Dinant (que je sais être en désaccord avec la Gestapo), un ultimatum, dans lequel je l'avertis que si l'on continue à torturer mes deux hommes prisonniers à la Gestapo de Dinant ou si on les fusille, les sujets allemands Karla Mietzner et Karl Binswager, mes prisonniers, seront passés par les armes.

L'intervention du Stadt-Commandant à la Gestapo, les sauve une deuxième fois et on les évacue à Bruxelles à l'hôpital Brugmann. Il ne faudrait cependant pas croire qu'ils se retrouveront dans un lit d'hôpital. A leur arrivée, ils seront livrés à l'hostilité de la soldatesque qui crachera sur les « bandieten »; on les obligera à se traîner par leurs propres moyens sur les civières, on les jettera dans une cave où ils trouveront de Hemptinne, gravement blessé comme eux. Ils seront de nouveau abandonnés sans soins sur la paille humide, de Hemptinne, moins affaibli qu'eux, les soignera par des moyens de fortune et les sauvera une troisième fois.

       Le 2 septembre, ils seront embarqués dans le fameux train-fantôme qui voyagera entre Anvers et Bruxelles, sans jamais parvenir à prendre la direction de l'Est, et le 3 septembre, la Libération les sauve une quatrième fois. On ne dira jamais assez les souffrances qu'ils ont endurées et le courage splendide qu'ils ont montré devant l'ennemi en fureur.

       Le 19 août, ce sont trois aviateurs américains (David Kramer, Robert Everhardt, Eugène ) que nous sauvons des griffes des Allemands à Scoville, aidé par Jules Lacroix. Ceux-là resteront avec nous jusqu'au 7 septembre ; ils partageront notre vie de maquisards et combattront avec nous.

       Le 22 août, tout le groupe (le P.C. et les deux compagnies) s'installe dans les bois de la propriété Cousin, à Chevetogne. Heureuse décision, car le jour même de forts contingents de S.S. encerclent nos anciens cantonnements : ils seront huit cents à Custinne et ils mettront le feu à la ferme de la Grigeoule pour se venger de leur insuccès. Comme on voit, une fois de plus, la délation fleurit toujours et ce n'est pas le manque de mouchards qui nous vaut d'éviter l'accrochage.

       L'ennemi est d'ailleurs décidé à supprimer l'épine énervante du Maquis des Ardennes et il a rassemblé de gros effectifs pour nous exterminer une fois pour toutes. Il nous poursuit pas à pas et je suis obligé d'admettre que la trahison refoulant sa peur à la vue du grand nombre d'ennemis se fait plus précise et plus acharnée. Ainsi en va-t-il avec la lâcheté : elle se fait plus méchante et plus féroce quand elle croit se trouver impunément du côté du plus fort.

       Heureusement, le maquis a aussi un excellent service de renseignements et en particulier celui de Jacques de Villenfagne, mon proche voisin des bois de Frandeux. C'est lui qui m'avertit de l'attaque imminente des S.S. et c'est ainsi que la « mouchardise » fit long feu encore une fois.

       A Chevetogne, le site raviné est propice à la défense. Les S.S. nous tâtent par de petits éléments de patrouille, mais n'osent pas nous attaquer. Nous restons libres de nos mouvements et l'activité de guérilla continue.

       Le 24 août, le F.I. de Ciney me demande une protection armée pour une mission d'épuration à Natoye. Je leur envoie deux équipes commandées par René Marchal, avec mission unique de protéger les gens du F.I. contre toute intervention allemande. Je me suis laissé dire que mes hommes s'amusèrent follement. Ils appelèrent cette affaire la manœuvre «  Fusil de chasse » et recueillirent avec le sourire l'insuccès magistral des épurateurs-amateurs.

       Le 25 août, Ernest Godart et son équipe enlèvent les vivres Secours d'Hiver de Ciney au cours d'une opération très réussie où tout le monde fit preuve de décision et d'audace. Ces vivres étaient sur le point d'être enlevés par les S.S.-Wallonie et les directives pour nous en emparer venaient du Chef de secteur. Au retour, Godart capture un second Bahnhof-Fuhrer qui viendra tenir compagnie à son collègue Karl au peloton 702. Je me souviens de sa frayeur quand il arriva au camp. Je lui offris une cigarette et lui fit donner à manger. Il était stupéfait de constater que les « terroristes » n'étaient pas si mauvais que cela. D'ailleurs en fait de torture, il ne subit jamais que celle infligée à « Karl ». Torture agréable comme on en jugera !

       « Karl » était un nazi pur sang. Cela m'était apparu dès les premières conversations que j'avais eues avec lui au mois de juin. Au début, il fut surveillé de très près. J'ordonnai qu'il soit mis à l'écoute tous les jours sur l'émission allemande de la B.B.C. Le résultat fut fantastique. Au bout de trente jours de ce régime auditif, notre « Karl » n'était plus à reconnaître. Il s'était tout simplement dénazifié. On le mit à l'épreuve, jamais il ne tenta de s'enfuir. A la fin, il allait et venait à sa guise dans le camp et une certaine nuit, il commit un acte vraiment ahurissant. Il s'était mis à pleuvoir, un homme de la hutte où il logeait avait oublié sa mitraillette au râtelier dehors. « Karl » se leva, prit la mitraillette, la nettoya soigneusement ... et la remit à son propriétaire. Bel exemple des vertus d'une propagande savante et juste ! !

       Le 25 août également, Jacques Thibaut, agent de liaison de la 2ème Cie, est surpris par l'ennemi à Custinnes ; il est torturé et abandonné dans un couvert le long de la route. On le retrouvera exsangue et les membres brisés.

       Le 26 août, nous montons une patrouille combinée avec le Secteur pour chasser les S.S. de la région de Chevetogne-Ronvaux. Nous payons de malchance et nous ne découvrons pas le moindre « traîtraillon ».

       Ce jour-là également, nous capturons une citerne automobile de 2000 litres de carburant. De retour au camp de Chevetogne avec notre prise qui résoud pour un moment la question du ravitaillement essence, j'apprends qu'une patrouille de S.S. se trouve au portail d'entrée de la propriété Cousin sur la route de Mont-Gauthier. Je ramasse immédiatement toute l'équipe de liaison du P.C. et avec Becuwe et Goutglick, nous nous portons à sa rencontre. Avant de partir, j'ai chargé Matagnè de mettre la ferme et le château abandonnés en état de défense. A l'approche du portail, je mets l'équipe sous bois en tirailleurs de part et d'autre de la route. Nous avançons prudemment avec le jeune Julien Hancart, agent de liaison du secteur qui s'est joint à nous. Il semble encore que la chance ne soit pas avec nous : pas le moindre S.S. en vue !

       Je me trouve sur la route avec ma Sten et je commence à me morfondre quand tout à coup deux superbes S.S. en feldgrau débouchent derrière les deux grandes bornes de l'entrée. Une rafale, deux coups... et nos deux S.S. mordent la poussière. On entend alors les autres s'interpeller en français et en wallon et se mettre à tirailler en désordre donnant ainsi la preuve de la débandade. A ce même moment d'Aspremont et de Villenfagne leur mènent la vie dure dans les bois plus au Nord vers Mont-Gauthier et Bois de Villers. Cette coordination de notre esprit offensif aura certainement une influence sur le cours des événements à venir car l'excessive prudence de l'ennemi nous permettra désormais d'en sortir à tout coup. C'est cela en partie qui me permettra de sortir de l'encerclement de Chevetogne et de Jannée.

       A la tombée du jour, les patrouilles que j'envoie vers Chevetogne m'apportent la certitude que nous sommes encerclés. Pour corser l'affaire, il pleut à verse. A minuit, je fais sortir la 1ère Cie à travers bois pour rejoindre sa plaine de parachutage de Braibant ; elle y parvient sans encombre. A une heure du matin, je fais sortir la 2ème Cie vers Ychippe pour occuper le bois de Jannée ; l'ennemi dispersé n'ose pas l'attaquer et à 6 heures elle est installée défensivement sur des positions provisoires.

       Le 27 août, à 5 heures, je démarre avec les 5 véhicules du P.C. et nous forçons d'autant plus aisément le passage par la route de Mont-Gauthier que les S.S. n'ouvrent pas le feu sur nous. A 6 heures, mon P.C. est en place dans le bois de Jannée et je fais procéder à l'installation défensive définitive de la 2ème Cie et du P.C. du groupe.

       Je sens que je vais être attaqué et je mesure mes chances. Mon effectif est de 130 hommes environ. Nous sommes bien armés. Nous avons des munitions un peu mesurées (plus que 1000 coups par Bren, 150 par mitraillette, 100 par carabine et 25 par pistolet, des grenades Mills fort peu). J'ai l'avantage du terrain que je connais.

       J'estime qu'il vaut mieux combattre sur mon terrain que de donner à l'ennemi la chance de me décimer dans une embuscade en cherchant à l'éviter constamment. J'accepte donc le combat.

CHAPITRE V.

LE COMBAT DE JANNEE, 27 AOUT 1944

       Jannée, le dimanche 27 août 1944 ! Deux mille cinq cents SS qui se ruent à l’assaut contre cent quarante « maquisards » !


Combat de Jannée, le 27 août 1944

       Pour comprendre et pour admettre l'échec sanglant qui fut infligé à l'ennemi, il faut savoir ce que valait le Groupe au moment du combat.

       La 2ème Compagnie, commandée par Jacques Houyet, possédait huit fusils mitrailleurs « Bren », avec deux canons de rechange par pièce ; ces armes, d'un poids de dix kilos et demi, comportaient une fourche avant et un pied de crosse réglable, permettant le tir comme une mitrailleuse jusqu'à une portée pratique de mille mètres, elles tiraient des rafales de 4 à 5 cartouches il une cadence variant entre 25 et 100 coups à la minute, chacune d'elles pouvait battre à 500 mètres une zone de terrain de 350 mètres de largeur, elle pouvait agir, soit en tir repéré, soit en tir de fauchage, elle était alimentée par des chargeurs de 25 cartouches au nombre de 40 portés par les hommes de chaque équipe ; enfin, elle pouvait tirer coup par coup, et ce genre de tir très économique lui donnait la précision du meilleur fusil jusqu'à 400 mètres.

       Les hommes des équipes dans les pelotons étaient armés d'une majorité de mitraillettes américaines du type « U. D. », pesant environ 4 kilos, pourvues de chargeurs réversibles de 50 cartouches et donnant une précision remarquable dans le tir en rafales, même de dix coups, jusqu'à' 400 mètres. Pour compléter l'armement, une douzaine de mitraillettes « Sten » -9 mm., robustes, indestructibles, destinées spécialement au combat rapproché et de nuit, de nombreux pistolets américains « P 45 », d'un calibre de 12,5 mm. environ, d'une puissance d'arrêt terrible jusqu'à 50 mètres et la fameuse petite carabine américaine « C 30 », d'une légèreté amusante, avec des chargeurs de 15 cartouches, qui se révéla excellente sous bois. Tous les hommes indistinctement avaient une arme, les derniers arrivés avaient été pourvus de pistolets et fusils allemands récupérés (ceux-là étaient les veinards ... les plus gros propriétaires de munitions !). Des grenades offensives « Gammon » et défensives « Mills » étaient réparties également dans les équipes, les premières pouvant aussi servir comme fumigènes. Aucun tank n'ayant été signalé, les mines anti-chars avaient été tenues en réserves pour une meilleure occasion.

       Toutes ces armes avaient été étudiées avec le plus grand soin et leur emploi avait été enseigné aux hommes par nos excellents instructeurs sous-officiers de l'active, de sorte que je peux affirmer que le rendement maximum en fut tiré au combat. C'est à cela que mes hommes passaient leurs loisirs entre deux raids ou deux missions avec une patience et une persévérance qui leur fit connaître leur arme personnelle à la perfection et qui leur fit avoir en elle une confiance absolue. Ces armes qu'ils savaient démonter et remonter les yeux fermés et bandés, ils les entretenaient avec amour, ce qui fit qu'à chaque fois qu'ils eurent besoin d'elles, elles ne manquèrent jamais leur service.

       Il va sans dire que cette instruction rapide et efficace avait exigé une discipline très forte. Elle était nécessaire, non seulement dans ce domaine particulier de l'instruction, mais aussi dans le domaine spécial du commandement et de la cohésion. Cette dernière forme de discipline était chez nous extrêmement dure et inflexible. Elle fut parfois presque féroce, mais il le fallait : la majorité de nos hommes n'avaient pas fait de service militaire, ils avaient tous un caractère aventureux et indépendant et il nous fallait faire en quelques semaines des soldats aptes à obéir en toutes circonstances et surtout à combattre en unités ordonnées et cohérentes. Seule une forte discipline nous permit d'atteindre ce résultat. Mais, malgré sa férocité, notre discipline fut acceptée de bon cœur, parce que les chefs ont montré l'exemple en toute occasion, parce qu'ils parlaient souvent à leurs hommes et qu'ils aiguisaient leur patriotisme en chaque circonstance; en bref, parce qu'ils payaient toujours de leur personne et qu'ils suscitaient l'enthousiasme en communiquant le leur. Alors, la discipline peut être dure et même très dure ... elle donne des résultats appréciables. C'est ainsi que les ordres furent toujours et partout exécutés avec précision, que le soldat du Groupe « A » comprit qu'il faisait partie d'une équipe qui était un « tout », un noyau indivisible, que son équipe, bien unie, devait jouer un rôle bien ordonné dans son peloton et que ce dernier avait une action coordonnée avec les autres au sein de sa compagnie... il sut rapidement ce que c'était que la cohésion. La participation aux « sorties », aux missions et aux raids de jour et de nuit l'avait aguerri, il savait ce que signifiait « attaque », « défense », « repli », « contre-attaque », « discipline du feu », « sûreté », « protection » et vaillance. Aussi, quand il s'est agi, comme à Jannée, de se mesurer à un ennemi dix-huit fois supérieur, la discipline du soldat du Groupe « A » lui donna le sang-froid d'exécuter l'ordre de ne tirer qu'à courte distance, à coup sûr et le plus possible coup par coup avec les armes automatiques, elle lui permit de manœuvrer avec ordre et méthode, selon les ordres reçus et de sortir en vainqueur du plus mauvais pas qu'il ait jamais connu. Il fut aidé en cela par son enthousiasme magnifique.

       Nous voici donc à Jannée, le 27 août 1944, à 8 heures du matin. Je suppute mes chances. Armement, valeur des hommes, moral ... ça va ! Mon terrain est un bois de 1.000 à 1.200 hectares. Il est triangulaire, il épouse à peu près la forme de notre badge de l'A.S. orienté nord-sud. Au Nord, la grand-route Namur-Marche assez sinueuse. A l'Est, la route Haversin-Heure, plutôt rectiligne et marquant la crête à la côte 300. A l'Ouest, le chemin de fer Namur-Arlon, Une bande boisée s'amorce sur la base au N.-E., à la borne 35 et même vers les grands bois de Heure et Barvaux-en-Condroz et de là vers l'Ardenne.

       Des crêtes parallèles au côté Est coupent le bois tous les 1.000 mètres environ, laissant entre elles de profondes dépressions où coulent des ruisseaux. La route au Nord est noyée dans les couverts. Entre la route Haversin-Heure et la lisière Est du bois, un glacis de 400 mètres, merveilleux « killingground » pour les mitrailleuses ennemies.

       Le P.C. (poste de combat) du Groupe a constitué un point d'appui défensif sur la crête de l' « Abîme » à la côte 270, exactement dans le prolongement de la bande boisée de la borne 35. La 2ème Cie a organisé deux centres de résistance de pelotons sur la crête du « Cul de Baileux » à la côte 290 à 1.000 mètres au N.- O. du P.C. ; ses deux pelotons sont à 200 mètres d'intervalle et le commandant de compagnie a réalisé une parfaite défense « allroumd » (dans toutes les directions) avec appui mutuel des deux points d'appui. Il m'est malheureusement impossible d'aller me rendre compte personnellement de l'organisation de la compagnie, mais Houyet m'envoie ses croquis d'installation et j'en suis satisfait. Quel dommage, d'ailleurs, que mon sacré genou cassé ne m'ait pas permis de me déplacer, parce que je suis persuadé qu'avec mon cher Jacques Houyet, nous aurions pu monter une de ces « surprises de derrière les buissons », dont nos SS amateurs se seraient mieux souvenus encore. Bref, nous occupons une surface triangulaire de 40 hectares au centre d'un bois de 1.200 hectares.

       Je suis tranquille à tous points de vue et j'ai confiance en mon cher Houyet. Je connais ses aptitudes militaires, de même que celles des chefs de peloton et des chefs d'équipe. Ils peuvent venir ... ils seront bien reçus !!

       De toutes mes méditations à ce grave moment, mes hommes n'en ont jamais rien su. Aux premières rafales de mitrailleuse, vers 8 heures de matin, j'affecte la plus grande tranquillité, je mets mon phono en marche ... et j'envoie des patrouilles dans toutes les directions. Des renseignements qu'elles me rapportent, j'ai pu me faire une idée de la situation ... et elle est plutôt grave.

       La patrouille Nestor Delrée et Jacques Houart, vers Fontaine-Libion, n'a rien trouvé d'anormal dans cette direction. Celle de Théo Pirotte, avec Clément Blaimont, Raymond Beaujean et Robert Tack, partie en direction d'Haversin, revient avec le renseignement qu'un train est arrêté en gare, qu'il en débarque du monde et que des commandements sont donnés en wallon. Une troisième patrouille, commandée par David Delrée, envoyée vers la route Haversin-Heure, à hauteur de la borne 32 (Bois-Copeau), ne parvient pas à l'atteindre, elle est mitraillée et forcée à rentrer dans le bois de Jannée.

       Depuis 10 heures, de longues rafales de mitraillettes et de mitrailleuses sont entendues dans toutes les directions : cela dure toute la matinée avec une intensité toujours croissante. Depuis 3 heures, j'ai interdit la sortie individuelle du bois.

       Il est devenu évident que l'ennemi, par ses tirs forcenés (parfois des rafales de 30 à 40 coups) à toutes les lisières du bois, exécute sa « préparation d'attaque ». Comme il n'a pas d'artillerie ni de chars, il la fait à coups de mitrailleuses de toutes les directions pour nous donner l'impression de l'encerclement complet. Il spécula sur un gros effet moral du procédé qu'il fait durer pendant quatre à cinq heures. Il croit qu'après cet arrosage intensif et démoralisant, il n'aura plus qu'à pénétrer paisiblement dans le bois pour nous cueillir comme des fruits mûrs. Son procédé n'est pas mauvais et son raisonnement aurait eu du bon, s'il avait eu affaire à d'autres que ceux du Groupe « A » … à des maquisards amateurs. Malheureusement pour lui, il tombait mal, car il allait trouver devant lui une troupe disciplinée, instruite, aguerrie, au moral intact, qui allait lui démontrer qu'elle savait faire la guerre. Il a posté ses Mi entre Haversin et le Tige de Sinsin ... il va donc attaquer par la lisière opposée, du Nord-Ouest au Sud-Est. Les pelotons 702 et 802, commandés respectivement par René Marchal et Gaston Defrenne, alignés perpendiculairement à cette direction et le point d'appui de mon P.C., installé en soutien, constituent un dispositif de défense parfaitement orthodoxe et tout à fait adapté à la direction de l'attaque. Les équipes en ligne sont excellentes (Joseph Pesesse, Ernest Godart, Emile Collard, Marcel Pirotte et Georges François, pour 702, et Fernand Mathieu, Louis Gillard, Jules Alexandre, Louis Denis, pour 802). J'ai grande confiance dans l'issue heureuse du combat.

       J'ai également appris après-guerre à qui nous avions affaire. Les audiences du conseil de guerre de Bruxelles du mois d'avril 1947, concernant le procès des Tueurs de Rex, révélèrent que les effectifs mis en ligne étaient de deux mille environ, que l'opération fut dirigée par des officiers de la Wehrmacht et de la S. D. (Sicherheitsdienst), dont le célèbre Graff, chef de la S.D. de Dinant, avec qui j'avais déjà fait connaissance à Liège, en 1941. Le détachement se composait de Wehrmacht et de Feldgendarmerie, épaulées par des Légionnaires wallons, des Gardes wallonnes et des SS flamands. En outre, le mouvement rexiste avait mis à la disposition du chef de l'opération, de forts contingents des Formations de Combat, chefs de blocs, chefs de cellules, etc., ainsi que les différentes Brigades du D.S.I. et la fameuse Brigade « Z ».

       Toutes ces formations avaient été revêtues de l'uniforme feldgrau. On relève parmi ces traîtres, les noms de Lambinon, Vervloet, Martin, Weber, Falque, Dubois, Voets, Nollomont, de Wergifosse, De Bie, Stultjens, Archambeau, Bouisson, Delcourt, CoIlard, Marc Feyaert. Détail assez piquant, c'est Graff, le sanguinaire chef de la S.D. de Dinant, qui, écœuré de la sauvagerie des SS belges qui l'accompagnaient, ordonna la fin des opérations après les représailles de Pessoux et de Ciney, le lendemain du combat de Jannée. On sut également, par des témoins visuels et par son interrogatoire devant le conseil de guerre de Namur, que l'ex-capitaine de gendarmerie Danguy, du District de Ciney, participa aux opérations et qu'il dirigea les actions de représailles à Ciney, notamment chez M. Joseph Wilmotte et chez mon propre père qu'il avait eu naguère sous ses ordres.

       Malgré la férocité bien connue de nos adversaires et tout le vacarme qu'ils font autour de nous ... en restant à une prudente distance, le calme règne parmi nous : les emplacements de tir sont améliorés, les positions sont aménagées et les armes restent muettes... parce que c'est l'ordre.

       A 14 heures, l'ennemi se décide à attaquer par le Nord-Ouest. Il monte à l'assaut des deux pelotons 702 et 802 en puissantes vagues successives en partant du fond de la route à Jannée. Houyet me fait part de la situation et je lui envoie l'ordre de tenir jusqu'à ce que j'ordonne le repli sur le point d'appui du P.C., qui est organisé à cette fin.

       Les S.S. sont rendus fougueux par l'alcool qu'on leur a expressément versé, la lutte est acharnée, à tel point que les nôtres doivent contre-attaquer pour rétablir la situation.

       Les pelotons 702 et 802 se couvrent de gloire et de purs héroïsmes se révèlent : ce sont les Louis Denis, Alfred Bertrand, Hubert Charles, François Mathieu, tués tous les quatre, et Gilbert Beaufays, JacquesCornelis, René Marchal, blessés au cours de l'action.

       Jacques Houyet, commandant la 2ème Cie, pourrait faire du combat de la crête 290 un récit détaillé. Ses fonctions absorbantes d'Auditeur militaire et la répulsion qu'il éprouve à se mettre en vedette l'ont empêché de l'écrire. Il aurait raconté comment Louis Denis, Alfred Bertrand et Hubert Charles, furent tous trois tués au même Bren (fusil-mitrailleur) qu'on ne voulait pas laisser tomber aux mains de l'ennemi, comment François Mathieu - adjoint au chef de peloton Marchal - reprit le commandement après que ce dernier fut blessé et comment il tomba en vrai Chef alors qu'il montrait témérairement l'exemple à ses hommes.

       Il dirait aussi la vaillance des blessés Jacques Cornélis, René Marchal et surtout Gilbert Beaufays (affreusement blessé au bras) dont l'attitude courageuse, malgré leurs souffrances, renforça le moral de leurs camarades.

       Il conterait enfin comment avec un groupe de volontaires, il contre-attaqua l'ennemi trop menaçant pour permettre le décrochage de son unité et le repli vers le P.C. du Groupe.

       A 17 heures, Houyet est auprès de moi. Je lui donne l'ordre de percer à tout prix par le Nord-Est et la borne 55, en direction de Heure, et je lui communique le lieu de rassemblement du Groupe dans les couverts environnants. Je l'avertis que je vais essayer de sortir avec tout le charroi du P.C. J'envoie une forte patrouille du P.C., commandée par Gilson, et renforcée par des éléments du peloton 702, avec mission d'ouvrir le passage par la borne 35 et la route de Marche vers Sinsin. Je conviens que si je n'entends rien jusqu'à 17 h. 30, je démarre avec tout le P.C.

       Pendant que Houyet réunit son monde, je fais grouper tout mou charroi en le poussant à la main, afin d'éviter d'attirer l'attention de l'ennemi tout proche, qui s'est risqué à pénétrer également par le Sud-Est et qui commence à nous tirer dessus au jugé. A 17 h. 30, comme je n'ai rien entendu en direction de Gilson, la colonne de six véhicules fonce vers la borne 35 de la grand-route qu'elle atteint sans encombre. Je veux sauver mon charroi en forçant le passage vers l'Est et vers Sinsin. J'arrête ma colonne face à l'Est à gauche de la route, pour tâcher d'entrer en liaison avec Gilson. J'aperçois au sommet de la côte à 400 m. au lieu dit « Tige de Sinsin », des hommes en chemises debout sur la route. Sans doute est-ce Gilson ? Je dépêche vers lui mon sous-officier de renseignements Joseph Lefèvre avec la voiture blindée conduite par Hyacinthe Defays et accompagné du jeune Emile Delrée. Le véhicule fonce à toute allure vers la crête. Il va atteindre la patrouille toujours debout quand, tout à coup, la voiture se met à zigzaguer d'un côté à l'autre de la route. Les hommes en chemise plongent dans les fossés et ... à l'instant même, nous encaissons un tir de mitrailleuses d'une violence inouïe. En un clin d'œil, tous mes véhicules sont hors service, les vitres volent en éclats, les radiateurs crèvent, les pneus s'affaissent. C'est à peine si nous avons le temps de nous jeter dans le fossé, une balle m'érafle le cou, me plaque au sol et... je réalise que ce n'est pas Gilson, mais une Mi lourde allemande, dont les servants tirent, ma foi, fort bien. Le tir continue avec une violence accrue ; il devient impossible d'approcher les véhicules, qui sont d'ailleurs en piteux état. Je les abandonne en souhaitant qu'ils flambent et nous gagnons la bande boisée en rampant sous la pluie de balles. Mon genou me fait mal et ce n'est qu'au prix d'efforts très sérieux que je me traîne dans le bois. Il faut d'ailleurs qu'Alfred Burton et René Degrunne m'aident à escalader l'escarpement de l'entrée du bois, Après, ce sont mes deux aviateurs américains Kramer et Everhardt, qui me supportent entre eux par les épaules. Je meurs littéralement de soif et, comme toutes les gourdes sont vides ou perdues, je me souviens avoir bu à une flaque d'eau au milieu d'une route ... avec délice.

       Dans les couverts de « Le Fourneau », Jacques Houyet me rejoint avec la valeur d'un peloton et demi. J'ai encore bien vivace à la mémoire la joie que je ressentis à ce moment : nous étions déjà une bonne centaine que les SS n'avaient pas eus !! Avec tous ces éléments, je constitue une colonne de marche avec avant-garde et arrière-garde surtout. Théodore Pirotte, qui a vécu en réfractaire dans la région, s'improvise notre guide et dirige la progression par des sentiers difficiles mais ignorés.

       J'ai fait réquisitionner une charrette attelée d'un cheval et, avec les éclopés et les blessés, je m'y installe, tant je suis exténué. J'ai aussi fait traire une vache au bord de la route et je ne saurais exprimer ma satisfaction quand vint mon tour de boire, comme tout le monde, à même le seau. La retraite vers la « Croix Maillart », à Champ-du-Bois, et vers le bois d'Alne, s'opère sans autres incidents que les rafales lointaines que nous entendons encore et les passages à gué des nombreux ruisseaux, suivis d'escalades éreintantes, de sentiers impossibles, où l'on se griffe la figure et les mains aux ronces et aux épines.

       Nous arrivons sans trop de mal, vers 20 heures, dans les bois d'Avennes, à 2 km au Nord de Heure et au Sud de la ferme de Ramezée.

       Nous cantonnons sous les sapins et dans une baraque de chasse, où l'entassement tient lieu de chauffage central. Le bois est montueux, inaccessible ; la futaie est épineuse et touffue : la position peut être considérée comme sûre. Quelques sentinelles suffiront pour cette première nuit. Les 55 dégoûtés n'ont certainement pas envie d'y revenir de sitôt. Aussi, je donne la consigne de dormir et je m'empresse de donner l'exemple, après que mon brave Ernest Godart fut revenu me rendre compte de sa mission d'écoute des messages dans une maison de Champ-du-Bois, où rôdaient les SS (à la ferme Billy).

       Nous sommes fatigués, nous avons faim... mais nous sommes contents, car nous avons sauvé nos armes et nous avons « gagné », en donnant à nos traitraillons de légionnaires rexistes et V.N.V. une correction dont ils se souviendront ! Le sommeil nous surprend le sourire aux lèvres, dans le calme soudain revenu dans nos bois.

       Pendant ce temps, la patrouille Gilson et le détachement Simon sont toujours aux prises avec les SS à Jannée.

       La patrouille Gilson, envoyée par moi à 17 heures, vers le Tige-de- Sinsin, pour forcer le barrage, se composait de Robert Tack, Jacques Houart, Arthur Gauthier, les frères Closset, Raymond Beaujean, Lucien Demoulin, Jean Karlick, Michel Blomme, Van de Voort, Jules Hody, les frères Kohler, Pol Goutglick, Becuwc, Sels, les frères Delrée et les Mathot. Vers 18 heures, arrivée à la corne Nord-Est du bois de Jannée, sur la grand-route de Marche, elle est soumise au feu des mitrailleuses allemandes et refoulée. A ce moment, les véhicules du P.C. viennent d'être mis hors d'usage et la mission de percer de vive force vers le Tige-de-Sinsin ne se justifie plus pour la patrouille. Gilson, avec son monde en tirailleurs, s'installe dans une sapinière et attend la tombée du jour. A21 h. 45, profitant du brouillard, la patrouille franchit la route de Marche et, par la bande boisée, gagne le hameau du Fourneau, occupé à ce moment par les SS. Elle évite les sentinelles et continue par Nettines et Heure. Après renseignements pris sur place, Gilson déduit que le Groupe a dû s'arrêter dans le bois entre Champ-du-Bois et Heure. Il prend cette direction et cantonne, à 3 heures du matin, dans le bois d'Alne, juste à l'Ouest de l'emplacement du P.C. A 8 heures, en reconnaissance avec Robert Tack, il rencontre René Marchal et André Simon, qui sont au courant de la situation et, ensemble, ils rejoignent les bois de Ramezée.

       Le détachement Simon a vécu depuis la ligne de feu jusqu'au bois d'Avennes des péripéties mouvementées, dont le lieutenant André Simon m'a fait le récit qu'on va lire.

       « Vers 16 heures, le commandant de compagnie Houyet donne l'ordre aux pelotons 702 et 802 de décrocher et il reste lui-même en arrière avec quelques volontaires, pour couvrir la retraite. La seule direction possible est celle du Sud-Est, vers le P.C. du groupe. Une partie des hommes longe la gauche du chemin. Nous longeons la droite avec une trentaine d'hommes et les blessés : Gilbert Beaufays, dont un bras est déchiqueté par une rafale de mitraillette ; le père Cornelia, avec une balle dans l'épaule, et René Marchal, avec des éclats dans la poitrine. N'ayant pas trouvé le P.C., Defrenne, Marchal, Burton Gaston et Simon se concertent et décident de tenter de traverser la route Heure-Haversin. Les abords de la route sont atteints vers 18 h. 30. La petite troupe chemine prudemment dans une sapinière, dernier couvert avant l'objectif. Brusquement, une mitrailleuse lourde allemande, installée en bordure de la route, ouvre le feu dans notre direction. Les hommes se plaquent au sol, mais trois d'entre eux sont touchés (Désiré Noël, Léon Jolly et Joseph Pesesse), Joly parvient à suivre par ses propres moyens, Noël, évanoui, la cuisse percée d'une balle, est relevé par Simon et Orlans dans le champ de tir ennemi. René Pousseur couvre ce sauvetage en ouvrant le feu avec son « Bren ». Joseph Pesesse reste introuvable ; sans doute, se sera-t-il relevé et, dans l'égarement dû au choc, se sera-t-il enfoncé profondément dans le bois. On retrouvera, quelques jours plus tard, son corps affreusement mutilé par les SS.

       » C'est ce moment scabreux, où la présence d'esprit et le courage de chacun auraient sauvé tout le détachement que certain « Spirou » choisit pour grimper dans un sapin et ne penser qu'à sa propre peau. La retraite de ce côté est coupée... il faut chercher ailleurs !

       » A l'heure (17 h.) où cet événement se passe, le détachement se compose de : Defrenne, Orlans, Cornelis (père), Pesesse J., Charlet, Pirotte M., Capelle, Bellaire, Malherbe R., Detaille F., Ponsseur R., Marchal R., Wilmotte G., Cornelis (fils), Chabotier G., Marion, Bodson G., Beaufays G., Goblet A., François G., Detaille L., Pousseur H., Burton G., Noël D., Gengout H., Ninforge L., Burton N., Amelin F., Eloy A., Lebrun Y., Dochin A., Simon A., Delvaux A., Jolly L., Monfort A., Mathy G., Hougardy J., Russiaux R., Cellier G., Degheindt J., BurIet E., Princen A., Sels L.

       »  La troupe en colonne se replie en longeant le petit ruisseau le plus au Nord du bois, mais deux hommes sont restés en arrière : ce sont les frères Pousseur, qui ont décidé de faire payer ce mauvais coup à la mitrailleuse allemande. René Pousseur, porteur d'un « Bren », tire en marchant en se déplaçant latéralement le long de la lisière parallèle à la route d'Haversin. Le stratagème lui vaut d'éviter la réplique de la Mi, qui tire chaque fois derrière lui, mais il ne lui apporte pas le résultat désiré. Il trouve enfin un emplacement convenable, où il peut se coucher, mettre son fusil-mitrailleur en batterie et, cette fois, une dernière et décisive rafale réduit la Mi au silence. Comme quoi le métier de « tir aux pipes », dont la Wehrmacht croyait pouvoir faire un sport de tout repos, n'est pas toujours aussi réjouissant qu'on l'a cru naïvement. C'est la troisième fois que les Pousseur sont ainsi jetés dans des occasions dramatiques, où ils se distinguent. Déjà, sur la position de la crête 290, il leur est arrivé une singulière aventure, L'ordre de repli de Jacques Houyet ne leur était pas parvenu, le porteur du message, François Mathieu, ayant été tué avant de les atteindre. Constatant, d'autre part, que la compagnie procède au décrochage, René Pousseur crut qu'il était laissé en couverture avec son « Bren » et c'est avec une splendide décision qu'il se mit à cette mission de sacrifice. Avec son frère Henri, il accomplit toute une série d'actes courageux d'une portée peut-être décisive pour la sécurité de la retraite de ses camarades. Henri, le jeune maquisard, fit preuve de belles qualités de sang-froid et de courage, en récupérant des munitions de « Bren », au risque de sa vie, pour alimenter l'arme automatique qui n'arrêtait pas de tirer.

       » Le détachement est mis à l'abri dans une sapinière touffue et, après un conciliabule entre Defrenne, Marchal, Burton et Simon, on décide d'attendre la nuit à l'intérieur du bois et de forcer l'encerclement par la route de Marche, à la faveur de l'obscurité. Après une courte progression, l'installation se fait dans un couvert profond coupé par un ruisseau à sec, dont le lit est parallèle au précédent à 450 m. au Nord-Ouest. De place en place, une eau boueuse où les blessés cherchent vainement à se désaltérer. Les SS rôdent aux alentours, il fait angoissant et énervant. Les blessés gémissent aussi doucement qu'ils le peuvent ; leur fièvre monte, ils tremblent dans la froide brume qui tombe sur le bois... ils demandent à boire. Florent Amelin se dévoue pour leur trouver de l'eau ; il fait plusieurs fois la navette, au risque de s'égarer et de tomber aux mains des rexistes. Malgré l'atmosphère lourde de menaces, le découragement n'atteint pas les hommes. Ils attendent en silence (c'est la consigne !) que la nuit tombe.

       » Enfin, à 22 h. 30, la troupe se reforme en colonne avec Burton et Simon en tête (ce dernier connaît la région et sert de guide). Les blessés sont transportés sur des brancards de fortune, sauf Beaufays, qui, avec un admirable courage, malgré une affreuse blessure, a toujours prétendu continuer de marcher. La colonne remonte la lisière du bois (Est) et vers 24 heures, elle débouche à travers la prairie de la corne Nord-Est, à proximité de la route de Marche. A ce moment, un convoi s'ébranle sur la route, des commandements gutturaux déchirent l'air... l'espoir chancelle ... un instant ! Pour comble de malheur, un orage éclate et les éclairs vraiment indiscrets menacent de nous dévoiler. Vers 1 h. 15, le calme est revenu et après un court déplacement, la petite troupe s'arrête dans la prairie en bordure de la route ... et de stupides vaches viennent nous flairer en poussant leurs ridicules meuglements. Décidément... on n'a pas encore assez d'ennuis comme cela ! Marchal, Defrenne, Burton et Simon reconnaissent les possibilités de franchissement. Ce n'est guère brillant ... une mitrailleuse ennemie est là... pas bien loin ; heureusement, ses servants ne sont pas à leur poste et bavardent à quelque distance. Les deux Pousseur, avec leur « Bren », sont placés en surveillance sur cette « anicroche » et le détachement est amené à la route en se déployant le long du fossé. Au commandement, tout le monde franchit d'un seul bloc le dangereux passage. Les Allemands, alertés, crient: « Werda ! » mais l'obscurité les empêche de réaliser ce qui se passe. Un peu plus tard, les Pousseur bondissent à leur tour sans dommage.

       » La marche à travers les prairies brumeuses se fait plus rapidement, malgré la difficulté de s'orienter. Mais le brouillard nous jouera un mauvais tour en nous faisant tourner en rond pendant plus d'une heure. Enfin, la route du Fourneau est repérée, après une marche extrêmement pénible. Les hommes meurent de soif et de faim, ils arrachent des betteraves et mordent à belles dents comme dans la meilleure friandise. Les blessés sont arrivés à un état d'épuisement total : on leur donne les feuilles des betteraves, dont ils lèchent la rosée et on les encourage comme on peut à supporter leur affreux calvaire. A l'aube naissante, les toits de Champ-du- Bois sont en vue et l'espoir renaît. Il est plus que temps, d'ailleurs, car les hommes croient que le restant du Groupe, avec le commandant, a été exterminé et le découragement s'empare d'eux à la pensée de ne plus pouvoir continuer la lutte.

       » A l'arrivée à la ferme Billy, une heureuse surprise attend le détachement : le restant du Groupe est passé par là la veille au soir. Le lait et les bonnes tartines sont distribués et des sourires confiants percent à travers les rides des figures creusées par la fatigue. Les blessés sont hébergés chez Neuhof, où Marcel Rodrique et sa femme leur prodiguent les premiers soins. Dans le courant de la journée, Jeanne Wilmotte et Paula Gilson, ambulancières, continueront cette tâche, avec l'aide du docteur Jadot, de Hamois.

       »  Peu après, le détachement opère sa liaison avec la patrouille Gilson et tous ensemble, nous rejoignons le P.C. du Groupe, à 2 km plus au Nord-Est ».

       C'est dans ces mauvais jours, après le combat de Jannée, que nous retrouvons notre cher aumônier du Secteur 5, le Père Valentin Rickal, actuellement supérieur du Couvent de Bertrix. Le moins qu'on puisse dire de lui est qu'il fut splendide. Son courage et sa témérité n'avaient pas de limites.

       Il aimait venir me voir et ses visites dans mes cantonnements étaient très fréquentes. Il apparaissait alors en tenue complète d'officier, avec ceinturon et baudrier, de l'air le plus naturel du monde. Il représentait le type parfait du prêtre-combattant. Son enthousiasme et son moral étaient magnifiques, autant que bon mépris du danger et nous avions toujours grand plaisir à le recevoir parmi nous. Il y passait de longues heures, parfois des journées entières. Son caractère enjoué l'avait fait aimer de tous et le succès qu'il avait auprès de mes hommes m'aurait rendu jaloux, si c’eût été d'un autre que lui.

       Son activité était d'ailleurs débordante et il lui est arrivé fréquemment d'accompagner les hommes en raid ou en mission. Dans ces occasions, on peut être certain qu'il n'était pas le moins bon « soldat ».


Le camp de la « Tombe du Loup », à Custinnes, en août 1944

       Je peux bien dire aujourd'hui que j'avais pour lui une réelle amitié. Aussi, est-ce avec un plaisir particulier que je le vis atterrir à Ramezée, au milieu de nous.

       Les hommes en raffolaient autant que moi et son influence sur le moral de la troupe fut salutaire dans ces pénibles moments.

       C'est lui qui, à cette occasion, nous sauva d'un traquenard tendu après-guerre. Il constata le décès normal de la fermière qui avait voulu nous dénoncer à l'ennemi et il la fit visiter par un médecin de Barvaux-Condroz, de sorte qu'après la Libération, quand on nous accusa faussement de l'avoir torturée, la preuve du contraire a pu être administrée avec aisance et à la très grande confusion des calomniateurs.

     Pour tout cela et pour la parfaite compréhension mutuelle qui nous a liés dans le Maquis, je lui adresse mes vifs et cordiaux remerciements.

       Pendant que le combat se déroulait, les SS, furieux de leur insuccès et de leurs pertes, arrêtent 43 habitants du village de Pessoux, à la s'ortie de l'église et les déportent en Allemagne, d'où trois seulement reviendront.

       Le lendemain, à Ciney, toujours sous le coup d'un cuisant dépit, ils se livreront à des représailles sauvages pour venger leur sanglant échec. Ils mettront le feu à l'Hôtel de Ville et ils saccageront quelques maisons que des traîtres leur désigneront comme appartenant à mes hommes (chez Wilmotte, chez Noël, chez Princen, chez mon père, etc.). Il a nécessairement fallu que cette désignation soit faite par des indicateurs, parce que, comme je l'ai dit plus avant dans ce récit, aucun nom n'a jamais figuré dans les ordres ou sur les documents, tout le monde étant désigné par son numéro.

       Ils abattront aussi le jeune Joseph Delvaux, en pleine rue, à proximité de chez ses parents et ils feront régner la terreur jusqu'à ce que le célèbre Graff, dégoûté de leurs exploits, fit cesser les opérations.

 

       Le combat de Jannée nous avait coûté cinq tués (Louis Denis, Alfred Bertrand, Hubert Charles, François Mathieu, Joseph Pesesse) ; six blessés (Gilhert Beaufays, Jacques Cornelis, Joseph Lefèvre, Léon Jolly, Désiré Noël, René Marchal) ; quatre disparus morts en Allemagne (Louis Godart, Jean Lefèhvre, Gilbert Baurin, Camillc Maudoux). L'ennemi payait beaucoup plus cher. De son propre aveu, selon des témoins dignes de fois et, entre autres, le baron de Woot de Trixhe, de Jannée, il perdit 187 hommes dans l'affaire.

CHAPITRE VI

LA RENTREE DANS LE SOUS-SECTEUR

       Le lendemain, 28 août, je fais organiser la défense et la sûreté de notre nouvelle position. Quoique cela me paraisse invraisemblable, il faut envisager un retour offensif des S.S. Les points d'appui sont fixés, les sentinelles mises en place et un magnifique observatoire est installé dans un beau chêne à la cote 350 d'où l'on découvre jusqu'à Jannée, Haversin, Sinsin et Heure. L'organisation du ravitaillement, devient très urgente. Jacques Houyet s'en occupe ; il viendra de Heure d'où le père d'un de mes hommes (Yves Lebrun) apportera en charrette : vêtements, souliers, vivres, couvertures. La fiancée d'Yves Lebrun accompagne et apporte à cette besogne dangereuse son enthousiasme souriant. L'équipe de liaison du P.C. occupe l'observatoire et nous signale dans la matinée un spectacle particulièrement réjouissant : les contingents S.S. qui se rassemblent vers le Tige de Sinsin sont en train d'encaisser une dégelée de premier ordre servie avec art et précision par une formation de chasseurs-bombardiers « Lightning ». Décidément, ces pauvres S.S. n'ont pas de chance ; ils sortaient à peine d'en prendre à terre ... qu'ils en reçoivent du ciel à un point qui aura dû les dégoûter à tout jamais d'avoir voulu pour une fois s'émanciper en jouant aux guerriers. Comme ils auront dû regretter les exploits faciles et autrement moins dangereux de la torture des patriotes et de l'assassinat des Bovesse et autres victimes sans défense !!! De notre côté nous avons conclu que le ciel nous vengeait ... mais quelque chose nous disait aussi que cette intervention n'était pas venue par hasard !!

       J'avais rendu compte de ma situation à mon chef de secteur, je lui avais demandé d'urgence des munitions et des armes et j'avais fait part de mes pertes et de celles de l'ennemi. Chez nous : cinq tués : Alfred Bertrand, Joseph Pesesse, Hubert Charles, Louis Denis, François Mathieu ; six blessés : Gilbert Beaufays, Jacques Cornélis, Joseph Lefèvre, Léon Jolly, Désiré Noël, René Marchal ; quatre disparus : Jean Lefebvre, Louis Godart, Camille Maudoux, Gilbert Baurin. Chez l'ennemi : cent quatre-vingt-sept tués et blessés (187).

       Le soir du même jour, les derniers retardataires rejoignent le Groupe à l'exception d'un seul, le seul déserteur du Groupe, un sous-officier de l'active dont nous tairons le nom par pudeur, qui n'avait jamais brillé par son courage et que les hommes avaient baptisé le « Spirou » sans doute à cause de son aptitude particulière à grimper dans les sapins pendant les combats ... mais peut-être aussi parce que ce militaire de carrière n'aimait pas jouer avec les armes à feu ?

       Ce 28 août fut riche en événements malgré qu'un repos complet nous aurait été hautement souhaitable. A 21 heures, en effet, Ernest Godart venait m'annoncer que le message de parachutage était sorti à 19 h. 15 (message pour Caroline-Kadidja était la première femme de Mahomed). Nous n'avons plus de charroi et la nouvelle plaine « Caroline » est à Reux-Conneux, près de la ferme d'Auguste Bouchat. Godart nous déniche une voiture hippomobile qui tient du landau et du tilbury et dans ce brillant équipage par de petits chemins de campagne, pour éviter les S.S. (Barvaux, Porcheresse, Mohiville, Biron, Leignon, Corbion et Reux) nous parcourons en pleine nuit les 20 kilomètres qui nous séparent de la plaine. A minuit, nous sommes en place et nous attendons vainement l'avion jusqu'à 4 heures du matin. Sans doute aura-t-il été abattu ? Pour éviter la répétition de semblable risque inutile, j'enverrai le lendemain chez mon ami Auguste Bouchat une équipe permanente de quatre hommes chargés de la réception éventuelle des parachutages sur la plaine « Caroline ». Auguste Bouchat sera mis au courant des messages et en plus du ravitaillement de l'équipe qui sera littéralement gavée de friandises, il se charge de l'enlèvement et du camouflage des « containers » avec ses fils. Il ira d'ailleurs sur la plaine avec mes hommes, armé d'une carabine américaine... histoire de donner un coup de main et de se replonger dans l'ambiance des patrouilleurs de la guerre de 14-18. C'est d'ailleurs lui qui disait de nos camps qu'il avait tous visités: « On se serait cru à la caserne... tant il y avait d'ordre et de discipline ».

       Cette équipe permanente est commandée par Alphonse Princen ; elle a très bien rempli sa mission. Non sans trouble parfois ... car Auguste Bouchat me racontera plus tard comment l'équipage d'un blindé SS égaré la nuit fit irruption dans sa ferme ... et réclama le manger et le gîte. Il me dira aussi que cet équipage de SS ne dut son salut qu'à son départ précipité après s'être restauré ... car la carabine américaine allait trouver un emploi judicieux !!!

       Du 29 au 31 août, on procède à la réorganisation du Groupe, à la distribution de nouvelles armes et à l'envoi de patrouilles sur les itinéraires route de Marche et route de Spa. Une infirmerie est organisée au château-ferme de Castel-Alne, malgré le mauvais gré du fermier. Depuis le 28, les infirmières du" Groupe ont été mobilisées et elles soignent les blessés chez Billy et chez Neuhof, où Marcel Rodrique et sa femme ont installé leur cantonnement. Ces derniers apportent une aide très dévouée au service de cette ambulance de campagne improvisée. Les blessés graves continueront d'ailleurs à y être soignés. Les blessés légers seront récupérés et installés à l'infirmerie du Groupe confiée à l'infirmière-chef Paula Sels (femme d'Adelin Gilson) avec les ambulancières Jeanne Wilmotte, Flore Borsut et Marie Remy. C'est le docteur Jadot, de Hamois, qui soignera ces derniers avec une attention admirable que le risque de la proximité des SS ne pourra affaiblir. Au milieu de ce danger, le docteur, les ambulancières, les Billy, les Neuhof et les Rodrique ont bien mérité du Groupe. Le 30 août, Albert Goblet est arrêté par les SS et déporté en Allemagne au camp d'Albertstadt où il mourra.

       Les troupes allemandes refluent sur tous les itinéraires environnants et le danger d'accrochage augmente ; l'ordre de guérilla générale n'est pas encore arrivé et le chef de secteur me demande d'éviter le combat jusqu'à nouvel avis. Cependant j'envoie deux équipes dans les bois de Jannée, dirigées par René Pousseur, le 31 août, pour récupérer ce qu'il est possible du matériel et de l'équipement abandonnés lors du combat.

       Le 1er septembre, le peloton 602 (André Simon) est mobilisé. Le 2 septembre, le chef du secteur FI-Condroz me rend visite pour m'offrir ses effectifs. Selon un accord écrit encore en ma possession, une compagnie passera sous mon commandement et se conformera à la discipline en vigueur au Groupe moyennant quoi je lui procurerai des armes pour compléter celles qu'elle possède déjà (armes de récupération allemandes, et autres). Ce même jour, l'ordre du Secteur arrive de réintégrer le Sous-secteur du Groupe « A ». Faut-il dire que cela ne nous enchante guère ? Le Sous-secteur est compris entre la Meuse, Yvoir, Spontin, Braibant, Ciney, Achêne, Sorinnes et Dinant ; il est dépourvu de couverts convenables, il n'offre aucune sécurité pour les cantonnements. Mais enfin, c'est l'ordre ... et à 23 heures nous faisons mouvement avec un transport de cavalerie, une voiture pour les infirmières et le camion de Jules Lacroix. Houyet avec la colonne à pied s'est fait précéder d'une avant-garde et pendant toute la nuit, nous jouons à cache-cache avec les blindés ennemis. Victor Paquot avec l'aide de Georges Wilmotte fera un prisonnier en cours de route. On se demande encore qui des deux fut le plus étonné ?

       Le 3 septembre, le détachement du PC et de la 2ème Cie arrive à 6 heures à Onthaine. Après le placement de sentinelles, les hommes goûtent au château un repos bien mérité dans la paille des fenils. L'infirmerie de Groupe est organisée au château avec l'aide du baron Huart et de sa femme ; de grands drapeaux blancs sont fixés sur la toiture, un drapeau de la Croix-Rouge est hissé bien en vue. Les brancardiers Achille Walmacq, Lambert Léonard, Emile Dussart et Georges Dardenne rejoignent l'infirmerie. Le peloton 502 est mobilisé et est donné à André Simon, le peloton 602 ayant été laissé sur place à Spontin. Les ambulancières Lise Lefèvre et Marie-Antoinette Guilmain rejoignent le P.C.

       L'après-midi du même jour, nous quittons le château et nous nous installons à l'intérieur du bois de Gorimont avec toutes les précautions d'usage : sentinelles, observatoires, positions de défense, placement des mines anti-chars à tous les accès.

       Ce jour-là également (le 3 septembre) la troupe du FI nous rejoint ; elle se compose de trente-cinq hommes commandés militairement par un officier de réserve du nom de Berger et à titre honorifique par René Paquay. J'impose à cette formation un cantonnement à l'intérieur du bois, je lui donne l'ordre d'installer des sentinelles aux issues et je lui interdis de quitter le bois sans mon autorisation.

       Le 4 septembre, je donne à l'unité du FI la mission d'empêcher la destruction par les Allemands du pont d'Yvoir et de ce qui reste d'essence dans le tunnel de Spontin. J'ai confié cette opération très importante au FI à la suite de l'insistance de son chef à réclamer de l'action pour ses hommes. J'ai joué le « fair-play » en lui accordant cette splendide occasion d'accomplir une action d'éclat. Mes hommes sont occupés à des opérations de guérilla entre autre au Mont de la Salle ou le peloton 802 occupe les abords du séminaire.

       Dans l'après-midi, n'ayant pas tous mes apaisements sur la patrouille d'Yvoir, j'envoie un détachement du peloton 702 commandé par René Marchal pour m'éclairer sur l'exécution de la mission. Marchal m'apprendra au retour dans la soirée que les hommes du FI n'ont pas dépassé la ferme Salazine où ils se sont dévoilés par imprudence en s'installant dans le bâtiment et en ouvrant le feu stupidement sur deux malheureux traînards allemands montés sur une paisible charrette de paysans. II est trop tard à ce moment pour intervenir à Yvoir où le combat fait rage pour le franchissement de la Meuse. Cette mission très importante fut ainsi ratée par stupidité.

       Malgré mes ordres formels, les hommes du FI quittent leur cantonnement pour se répandre dans le village de Sovet sous les prétextes les plus fantaisistes et sans m'en référer. II arriva ce qui devait arriver ! Quelques hommes remorquant une voiture réquisitionnée sans mon consentement sont rencontrés par un blindé SS en patrouille. Sans la moindre réflexion, ces gens ouvrent le feu sur le blindé avec des fusils. Le résultat ne se fait pas attendre !!! Les SS reviennent en nombre : leurs blindés foncent dans le bois et tuent deux hommes du FI, d'autres contingents à pied mettent le feu au village de Sovet et fusillent 13 personnes dont le curé qu'ils jettent dans sa maison en flammes. Dès que les blindés furent signalés, j'ai donné à mes hommes l'ordre de se replier en direction des couverts de Taviet et d'éviter l'accrochage. Tout mon Groupe échappe ainsi dans l'ordre et la discipline à l'attaque des chars allemands, seule l'équipe de René Pousseur sera dispersée par le tir de l'un d'eux... mais heureusement sans dommage.

       A partir de ce moment, nos positions deviennent de plus en plus malsaines : les quelques maigres bois de mon sous-secteur sont maintenant repérés et il ne se passera plus de jour où des blindés ne viennent harceler les lisières de nos cantonnements, sans toutefois oser pénétrer dans les bois. Sans doute flairent-ils mes mines anti-chars ?

       Le 5 septembre, nous reprenons activement la guérilla que ces stupides incidents nous ont fait un peu négliger. Les troupes allemandes commencent à refluer sur les grands itinéraires, mais un trafic montant vers le front de la Meuse semble reprendre avec un certain ordre. Aussi, toutes les équipes de la 2ème Cie sont-elles en action, de même que des patrouilles agressives du PC-Groupe. Pol Goutglick, Jacques Houart et Fernand Matbot se font accrocher à la corne Sud-Ouest du bois de Ciney et ne parviennent à s'en tirer qu'après une longue fusillade.

       Les pelotons 702 et 802 créent de nombreuses obstructions sur les itinéraires Dinant-Ciney et Ciney-Leignon-Barvaux-Ocquier; leurs embuscades bien dirigées et coordonnées jettent la perturbation sur les axes de grandes communications du front allemand de la Meuse. Leurs missions de guérilla se répèteront jusqu'au 7 septembre, malgré le harcèlement des blindés allemands qui viennent méthodiquement arroser les lisières de nos bois de longues rafales de leurs canons-mitrailleurs.

       René Marchal et Gaston Defrenne font dans ces occasions de l'excellente besogne avec leurs troupes bien aguerries.

       Charrettes et chariots démontés, instruments agricoles, herses, rouleaux, charrues entassés sur les routes, câbles tendus en travers... traquenards de toutes sortes surgissent brusquement aux nœuds importants de communications à l'aube et au crépuscule. Les estafettes motocyclistes n'arrivent pas à destination, les voitures de liaison s'embrouillent et mettent des heures entières à réparer leurs pneus.

       Tout cela ne va pas sans frictions ... comme par exemple cette fois où le brave petit Robert Tack en mission avec Gilson eut son béret percé de balles sur la route Taviet-Achêne.

       Et cette autre fois parmi tant d'occasions où Lucien Dotreppe du peloton 802 sauva par son sang-froid et sa hardiesse le détachement de son peloton en difficultés avec une chenillette allemande.

       Au milieu de cette situation très difficile, les liaisons avec le secteur sont devenues extrêmement compliquées et dangereuses. Malgré cela deux agents de l'équipe de liaison (Raymond Beaujean et Olivier Henry) parviennent à les réaliser au prix de risques terribles. Les Allemands ont défendu la circulation en vélo... la liaison à pied dure trop longtemps ... alors ils inventent le cheval… et ce sont mes cavaliers qui portent les renseignements au chef de secteur.

       Cette période vécue dans le sous-secteur s'était encore compliquée du fait qu'il' avait été interdit d'attaquer l'ennemi dans les agglomérations ou à proximité ; malgré l'ennui que cela provoquait (il était très difficile de trouver un point qui répondait aux conditions), cet ordre fut chez nous scrupuleusement respecté pour la sauvegarde des populations civiles.

       Le 6 septembre, la bataille fait rage sur la Meuse. Cela ne semble pas aller tout seul pour les Américains. L'artillerie allemande à longue portée tire par dessus nos positions et la contre-batterie américaine lui répond copieusement. De temps à autre un obus tombe trop court et explose dans nos bois … nous passons des moments très gais dans ce « no-man's land » avec l'agréable perspective d'être touché par un obus allié ... ce qui eut été pour le moins vexant.

       L'artillerie de campagne allemande, installée sur les hauteurs entre Thynes-Lisogne et Dorinne, s'est livrée toute la nuit à des tirs d'interdiction sur la Meuse avec une puissance inouïe et une cadence de tir proprement fantastique; on aurait dit que des centaines de pièces alignées sur la crête tiraient successivement sans arrêt, produisant l'effet d'une longue et interminable rafale. Après -avoir signalé approximativement cette position d'artillerie à mon chef de secteur, j'aurais voulu pouvoir donner de plus grandes précisions. C'est pourquoi, j'avais envoyé vers Thynes une patrouille sous les ordres de Gilson avec mission de reconnaissance détaillée des emplacements des batteries.

       La patrouille, forte d'une dizaine d'hommes, après avoir effectivement reconnu des emplacements de batteries, se heurte aux SS allemands de la division « Das Reich » dans les couverts du château de Sorinnes. Elle décroche sans dommage et se replie en ordre, quand interviennent 4 chenillettes armées de canons-mitrailleurs jumelés qui rapidement la repèrent et l'encerclent. Malgré le courage admirable de Léopold Mahy et de Michel Blomme, restés en arrière avec un Bren pour protéger le repli, malgré le sang-froid de toute l'équipe, Michel Blomme est tué, Jacques Houart est blessé, David Delrée est capturé et Georges Wilmotte porté disparu.

       C'est alors que commence le martyre de David Delrée.

       David est en tenue réglementaire de gendarme belge, il porte le badge de l'A.S. au bras, il est armé d'un fusil.

       Les S.S. commencent par le rouer de coups ; ils le frappent avec son propre fusil jusqu'à ce que la crosse casse. Ils le ficèlent ensuite avec son fusil cassé dans le dos et ils attachent la corde, longue de quelques mètres à une chenillette. Ils commencent par le promener ainsi dans tout le village de Sorinnes, à faible allure d'abord pour qu'il puisse suivre en marchant. Progressivement, ils accélèrent cette allure jusqu'au point où Delrée dut se mettre à courir. La vitesse augmentant encore, David tomba et fut traîné par terre ... pour l'édification des citoyens belges devant les méthodes nazies.

       Ordre fut ensuite donné à tous les habitants de se réunir au château de Villenfagne où nous allons trouver tous les acteurs de la scène d'horreur qui va se dérouler. Il y a là dans la cour du château une centaine d'habitants de Sorinnes, parqués le long d'un côté du carré et maintenus en respect par les mitraillettes des SS. A l'une des fenêtres du bâtiment du côté opposé, un tronc de sapin grossièrement équarri dépasse d'un bon mètre ; contre le mur, sous le sapin, une échelle est dressée. Dans la cour, une femme d'âge, la baronne de Villenfagne, se traîne à genoux aux pieds d'un officier SS au masque torturé par la haine ; elle implore la démence de la brute. Car les SS veulent fusiller la centaine de civils pour démontrer la puissance du Grand Reich hitlérien. Chose incroyable, elle se fait si persuasive que le SS lui concède la vie des otages... mais il veut un exemple frappant, il veut une vengeance criarde et sa cervelle de sauvage lui dicte une mise en scène de sadique. II va montrer à cette « vile population » comment les Hitlériens comprennent la civilisation.

       En échange des 100 malheureux civils, il décide que le maquisard Delrée sera pendu en leur présence, mais avec un raffinement spécial, vraiment digne de l'éducation nazie.

       Des ordres beuglés avec sauvagerie résonnent sinistrement dans la cour, les civils sont repoussés violemment contre le mur et l'on voit David Delrée, le col de la chemise largement ouvert, poussé brutalement vers l'échelle par les SS.

       Ils l'obligent à grimper les échelons jusqu'à la hauteur du nœud coulant qui se balance au bout de la perche ; ils lui font comprendre par gestes accompagnés d'injures et d'imprécations qu'il doit se passer lui-même la corde au cou. Cet instant est épouvantable. Tous les yeux glacés d'horreur se figent sur la victime restée froidement maitresse d'elle-même. Un silence effrayant pèse sur l'assistance. Des têtes se courbent, les dos fléchissent sous l'émotion, des larmes jaillissent des yeux qui se détournent, mais l'exemple et la leçon que va leur donner Delrée redressent les fronts.

       Calme, flegmatique, Delrée a gravi le dernier échelon, il a passé la tête dans le nœud et son regard paisible parcourt la foule. Les brutes SS en sont elles-mêmes sidérées. Et avant qu'ils aient fait basculer l'échelle d'un coup de pied, Delrée s'est redressé et d'une voix forte et distincte il a pu crier :

       « ADIEU MES CAMARADES ! VIVE LA BELGIQUE !! »


La pendaison de David Delrée, au château de Villenfagne, à Sorinnes-Dinant, le 6 septembre 1944

       David Delrée est un pur héros. Nous nous inclinons devant lui avec le respect le plus profond. II sera toujours le parfait EXEMPLE du Groupe « A » … avant toute autre chose.

       La série sanglante n'était cependant pas terminée ce jour du 6 septembre.

       Après l'escarmouche de la patrouille Gilson, j'avais envoyé trois brancardiers (Achille Walmacq, Lambert Léonard, Emile Dussart) vers Taviet pour relever les blessés et les morts. Walmacq portait la bure de capucin et tous trois étaient munis du brassard officiel de la Croix-Rouge avec le cachet authentique de Genève. Ils avaient avec eux un brancard ... c'était leur seule « arme ».

       Forts du prestige indiscuté que les « civilisés » manifestent à la Croix-Rouge internationale, ils allèrent sans méfiance se jeter dans les mains des SS. Le sadisme de cette race maudite allait une nouvelle fois se donner libre cours. Ils furent battus, torturés à coups de baïonnettes et devant la dignité douloureuse de leur attitude, les SS découvrirent un nouvel exploit que nous inscrirons à la « gloire » du nazisme.

       Les SS de la division « Das Reich » mirent le feu à une meule dans l'angle des routes Achêne-Dinant et Achêne-Celle-Mesnil-St-Blaise à hauteur de la borne 9 et quand ils eurent la certitude que malgré la torture ces « terroristes » ne vendraient pas leur Groupe, ils les jetèrent vivants dans la fournaise. Eux aussi sont de purs héros du Groupe « A » qui forcent notre grande admiration.

       Les exploits des SS n'étaient malheureusement pas encore terminés !!

       Ce même jour, ils arrêtent à Corbion deux de mes ravitailleurs, Joseph Lacour et Albert Pesesee (le frère de Joseph tombé à Jannée) ; ils sont enragés : après un simulacre d'interrogatoire, quoiqu'ils ne les aient pas trouvés en possession d'une arme, ils les collent au mur du cimetière et les fusillent dans la nuit. Ce jour également, ils arrêtent Florent Pierre et Ernest Hamtiaux ... mais la roublardise de Pierre les sauve comme par miracle. Il n'empêche que Florent Pierre a conservé de ces moments un souvenir particulièrement mauvais et qu'à l'heure actuelle, il n'aime guère encore en parler.

       On pourrait croire que c'en est fini avec les SS ?? Mais, non... ce n'est pas encore fini !!!

       Dans la nuit du 6 au 7 septembre, un contingent de 25 SS se présente à l'infirmerie du Groupe au château d'Onthaine. Heureusement que leur épuisement dépasse de loin leur hargne ... et les infirmières parviennent à s'en débarrasser sans trop de difficultés.

       Ils prendront leur revanche vers midi le 7 septembre quand un de leurs chars prendra position devant le château et, malgré le grand nombre d'insignes et de drapeaux bien visibles de la Croix-Rouge, se mettra à tirer 12 coups de 77 sur l'infirmerie. Après cette préparation d'artillerie, l'équipage du char pénètre dans la cour du château, fait rassembler tous les habitants (propriétaires et infirmières) et décide de fusiller tout le monde.

       La présence d'esprit et le sang-froid de l'infirmière en chef Paula Sels (Madame Gilson) empêchera le carnage.

       Dans la matinée, au cours d'une escarmouche, son mari, Adelin Gilson a blessé un SS qu'il a ramené avec Raymond Beaujean à l'infirmerie du Groupe pour y être soigné. Son état est très grave, mais on le traite comme un des nôtres et le Père Albert, brancardier-aumônier du groupe se dévoue à son chevet. J'ai moi-même visité l'infirmerie ce matin et j'ai vu le Père Albert à son chevet. C'est cet acte d'humanité que Paula Sels va exploiter.

       Elle parvient à se faire entendre par la bande de SS déchaînés et vociférant et elle les conduit près du blessé. Miraculeusement lucide à ce moment, ce dernier leur déclare qu'il a été bien soigné. Ce témoignage adoucit la hargne des brutes ... mais il faudra qu'ils se conduisent encore en crapules avant de quitter les lieux. Ils arrachent un grand drapeau de Croix-Rouge et, après avoir embarqué leur blessé dans le char, ils étendent cet emblème sur leur engin avant de démarrer. Ces sauvages sans scrupules se mettaient cyniquement sous la protection d'un drapeau sur lequel un quart d'heure plus tôt, ils avaient ouvert le feu de leur artillerie.

       Cette infirmerie, montée avec le concours généreux du baron et de la baronne d'Huart, n'a guère servi aux hommes du Groupe, si ce n'est pour y trouver l'un ou l'autre médicament ; elle a surtout servi à accueillir les blessés et les désemparés du village de Sovet après l'affaire du 4 septembre. Nos infirmières se sont totalement dépensées à calmer leurs blessures et leurs tourments moraux. Je suis particulièrement heureux aujourd'hui de pouvoir proclamer que mes infirmières sont les SEULS membres du Groupe « A » qui furent mêlés à ce regrettable drame.

       Nos blessés graves n'avaient pu être emmenés avec l'infirmerie du PC et livrés au hasard et à la cruauté des combats. C'est ainsi qu'après avoir été soignés chez Neuhof à Champ du Bois, ils furent dirigés dans des directions différentes en des endroits où ils pouvaient espérer trouver le calme et la sécurité nécessaires à leurs soins. C'est ainsi que Gilbert Beaufays et Jacques Cornélis, blessés à Jannée, furent transportés d'abord à Mohiville où ils reçurent les soins des docteurs Jadot et Doquier, en ensuite à la clinique du docteur Doquier à Aye (Marche) pour finir par être hospitalisés chez les Sœurs de la Providence à Ciney où le docteur Morimont avait installé une clinique d'urgence. C'est ici que nous retrouverons Désiré Noël après qu'il eut été hébergé et soigné chez Maréchal et chez Delvaux, de Ciney. Guilitte et Orlans seront relevés par le Service Médical Américain et se retrouveront à l'hôpital sur la Côte d'Azur après avoir été transportés en avion. Jacques Houart continuera courageusement son service au Groupe en étant soigné à l'infirmerie de même que Joseph Hougardy, René Marchal et Léon Jolly, tandis que Hyacinthe Defays, intransportable, sera soigné chez lui.

       Joseph Lefèvre fut, lui, recueilli à Sinsin chez Jean-Pierre Loudwig. On se souvient qu'à bord de la voiture blindée du PC, il avait forcé l'encerclement au Tige de Sinsin. Réalisant qu'il a affaire aux servants d'une mitrailleuse allemand et non pas à la patrouille Gilson, il saisit une grenade Mills et la dégoupille ... Malheureusement la goupille ne cède pas et l'anneau lui reste en main. Il se baisse pour l'arracher avec les dents quand une balle tirée par l'ennemi qui s'est ressaisi, ricoche sur le blindage et lui crève un œil. Le tir des SS continue à poursuivre la voiture ... mais malgré que les pneus sont « crevés », Defays garde son sang-froid et pousse le véhicule jusqu'à ce qu'il soit hors de portée. C'est ainsi que mes trois maquisards furent sauvés. Joseph Lefèvre reçut les soins du curé de Sinsin et de l'ambulancière Flore Borsut. Mais la blessure était si grave qu'une opération urgente s'était révélée nécessaire. C'est alors que Flore Borsut réalise cet audacieux exploit qui sauva la vie du blessé. On l'avait chargé sur une charrette à deux roues attelée d'un cheval et l'on avait amoncelé sur lui un gros tas de paille. Tenant le cheval par la bride, cette jeune fille traversa, de nuit, la région infestée de SS et arriva sans dommage à Namur, où son père parvint à le faire opérer en le faisant passer pour une victime d'un bombardement aérien.

CHAPITRE VII

LA LIBERATION

       Le 7 septembre vers 16 heures, les premiers tanks américains sont signalés dans la plaine de Purnode venant d'Evrehailles et d'Yvoir. Gilson, accompagné d'une patrouille est envoyé à leur rencontre comme il nous est prescrit avec le mot de passe : « Téléphone ». Il est chargé de faire connaître notre existence et de fournir aux commandants d'unités tous les renseignements utiles sur le terrain, la population, les effectifs ennemis, les derniers nids de résistance, l'état des routes, l'existence d'obstructions, de destruction et de mines. Les ordres sont formels : personne d'autre que cette patrouille ne peut se rendre à la rencontre des chars alliés. Chez nous cette prescription d'ailleurs tout à fait légitime est strictement respectée et c'est à la jumelle que nous avons la joie de les apercevoir grondant et s'avançant dans la plaine avec la tranquille et formidable assurance des vainqueurs. L'exubérance éclate parmi nous, les nerfs à bout de tension se détendent ... nous vivons tous un court moment de folie. Mais la discipline reprend tout de suite le dessus et je n'ai pas besoin de répéter deux fois qu'il est interdit de quitter les cantonnements. Ce fut très dur ... mais ce fut ainsi !!!

       Il n'est d'ailleurs pas du tout question de se laisser aller à l'insouciance. De nombreuses bandes de fuyards se glissent dans les couverts et les petits chemins de campagne : ce sont des SS allemands et leur hargne n'a pas désarmé. Il faut vraiment les surprendre à l'improviste pour qu'ils se rendent ... et encore ... même prisonniers, ils restent toujours dangereux. C'est ainsi par exemple, que l'un de ces SS prisonnier, pendant son transfert vers mon PC sous bonne garde, avait dégoupillé une grenade dans sa poche pour se faire sauter en même temps que les deux hommes qui l'accompagnaient.

       Le 7 septembre dans la journée, une petite patrouille composée de trois hommes en mission de peignage des couverts tombe nez à nez avec une bande de SS dirigée par un officier au Sud-Ouest de Sovet. Après un rapide engagement, l'officier est blessé et se lève comme s'il se rendait. Trop confiante dans cette attitude, la patrouille se découvre... à ce moment, les SS ouvrent de nouveau le feu avec leurs armes automatiques et mes trois maquisards sont fauchés. Roger Guilitte et Joseph Orlans sont grièvement blessés et François Devillers est tué.

       Ce jour-là également, la 3ème Cie (FI) quitte le cantonnement, malgré mon interdiction formelle et se rend à Ciney où elle s'installe comme pour l'état de siège : patrouilles, sentinelles aux issues, etc.

       A 20 heures enfin, un régiment de chars américains accompagné d'infanterie portée débouche de Taviet le long du bois de Ciney et de Jet et s'installe dans les couverts du château d'Onthaine. Je prends contact avec le colonel américain pour lui donner les derniers renseignements que j'ai sur l'ennemi et tout de suite après que cet officier américain m'eut dit qu'il n'avait plus besoin de mes services... j'ai donné à mon Groupe l'ordre " STOP-PARTOUT » et je refusai dès lors tout engagement. Nous avions fini notre mission. Nous avions fait notre « job » !! Cela durait d'ailleurs pour NOUS depuis des mois et même des années. Nous avons laissé à d'autres, aux nouveaux venus dans la Résistance, le soin de « lutter sur le Front de l'Intérieur » et de courir après les faciles lauriers de la capture des derniers traînards en guenilles et morts de fatigue.

       Le 7 septembre, à 21 heures, pour la première fois depuis le 28 mai, j'ai donné l'ordre de cantonner dans les fermes environnantes. La 1ère Cie occupe la ferme Frippiat à Braibant et la 2ème  avec le PC.Groupe la ferme de Thibaumont sur le territoire de Thynes. Pour la première fois depuis des mois nous connaissons le sommeil complet exempt d'inquiétude ... et jamais les couches de paille et de foin ne nous ont paru aussi merveilleusement douces.

       Depuis le moment où la 1ère Cie sous les ordres de Matagne a rejoint le sous-secteur pour reprendre sa mission première, elle n'a pas perdu son temps. Cette mission est d'ailleurs extrêmement importante ; elle consiste à assurer la sécurité de la plaine de parachutage massif de Braibant qui doit servir à l'atterrissage de troupes aéroportées et de planeurs. De son existence et de sa certitude d'emploi par les Alliés dépend peut-être l'issue de la bataille pour le franchissement de la Meuse. Il faut donc qu'elle soit gardée libre à tout prix. J'ai insisté auprès de Matagne sur cette très grande importance et ce dernier a fait l'impossible pour remplir sa mission. Les conditions dans lesquelles il a dû l'exécuter furent extrêmement difficiles. La plaine « Gazelle » de Braibant était située dans la boucle du chemin de fer Ciney-Yvoir au Nord du village à 500 mètres de part et d'autre de l'axe jalonné par les points de coordonnées (198.300 - Il 1.000) et (199.00 - 1l1.500 - carte au 40.000°). Elle se trouvait en bordure de l'itinéraire Yvoir, Purnode, Spontin, Braibant, Ciney, Leignon, Rochefort. Au moment de son choix, on ne pouvait prévoir qu'Yvoir serait l'enjeu de la bataille de franchissement du fleuve. Aussi dès le 3 septembre, la 1ère Cie va-t-elle se trouver en plein dans le trafic des communications allemandes pour le front de Meuse. D'autre part, Spontin est devenue à cette époque une très forte garnison où les SS pullulent. Au-dessus du marché, les couverts sont très rares.

       Aussi, lorsque la compagnie arrive le 28 août à 4.30 h. du matin, son commandant n'entrevoit guère de réjouissantes perspectives. Malgré les difficultés et le danger qui rôde dans ces parages, la défense de la plaine est immédiatement organisée. Le peloton Leroy avec 4 sections est chargé de la protection de la partie Sud depuis Strée jusqu'à la route de Spontin-Braibant tandis que le peloton Sermon reçoit la partie Nord depuis Strée jusqu'à la halte de Sovet sur le chemin de fer en passant par le château de Mouffrin. La nuit, le PC de la Cie se tient au centre de la plaine avec son appareil de radio, ses TS, ses coureurs et ses jalonneurs pour le balisage.

       A partir du 4 septembre, le mouvement sur la route de Spontin ne fait qu'augmenter et la situation de la compagnie devient de plus en plus périlleuse. Il est impossible d'éviter la rencontre avec des patrouilles allemandes. Mais dans ce cas, les choses sont réglées proprement en ce sens que les nôtres ne donnent pas l'occasion à un fuyard ennemi d'aller raconter ce qui s'est passé. Comme par exemple le 5 septembre où dans une escarmouche avec une patrouille de 5 Allemands, 4 turent tués et le dernier survivant fait prisonnier.

       Le 5 septembre, je reçus avis que la plaine ne serait pas employée ; l'avance alliée trop rapide ne justifiait plus l'intervention des aéroportés. Aussitôt, j'ai transmis l'ordre à Matagne de se retirer dans le cantonnement du Bois des Aulnes de l'autre côté du chemin de fer Namur-Arlon et le soir même il avait exécuté l'ordre. Ses hommes ne furent donc pas mêlés aux incidents regrettables de Sovet.

       C'est ainsi que la 1ère Cie, dans l'ordre et la discipline, est parvenue à remplir sa mission. Elle eut la chance de ne pas prendre part au combat de Jannée mais la situation dans laquelle elle fut jetée n'était certes pas enviable. Malgré la proximité immédiate et continuelle de l'ennemi, elle a parfaitement rempli sa mission et il me plaît de saisir l'occasion de la féliciter comme il se doit.

       Après que les chars américains nous eurent dépassés, pour bien marquer le point final à notre mission, j'ai adressé à mes hommes le message de félicitations qu'on va lire :

       « Après la dureté de vos longs mois de Maquis, après les souffrances endurées dans votre vie de rôdeurs éternels, de vagabonds traqués de bois en bois, après avoir souffert la faim et la soif, après avoir surmonté parfois l'inquiétude et le hasard de combats informes livrés à un ennemi cruel et sans scrupules, après avoir participé avec gloire et honneur aux engagements et combats meurtriers tels que ceux de Purnode, Jannée, Sorinnes, etc., après avoir surmonté la hantise de la torture et de la fusillade en cas de capture, je suis heureux de pouvoir vous féliciter de tout cœur et de vous transmettre à peu près tous les messages de félicitation reçus de droite et de gauche et qui sont encore en ma possession :

       1) 23 juillet 44 - Télégramme du commandant de la Zone V : Suite votre rapport opération tunnel de Spontin nous relatée le 23-7-44, nous avons reçu du Major-Général le message suivant : Vous félicite ainsi que chef de secteur et équipes de la magnifique destruction de Spontin. Londres joint à ce sujet ses chaleureuses félicitations pour magnifique coup tunnel de Spontin. Avons spécialement signalé à l'attention du Ministère de la Défense Nationale.

       2) Opération du 5 août 44 - Message du chef de secteur transmettant félicitations pour destruction complète d'un train de munitions d'artillerie à Wespion (Ciney).

       3) Message du chef de secteur du 29-8-44 : « Je tiens à vous féliciter vivement pour le courage et l'esprit de décision dont vos hommes et vous-même avez fait preuve au cours des récents engagements (Chevetogne et Jannée, 26 et 27-8-44) ».

       4) Télégramme n° 46 du 30-8-44 du commandant de la Zone V : « Veuillez transmettre expression ma vive satisfaction au commandant du Groupe « A » pour son attitude de Chevetogne et de Jannée en le priant transmettre félicitations à ses hommes ».

       5) Message du chef de secteur du 318-44 : « Je tiens à vous dire toute mon admiration pour le courage avec lequel vous remettez votre sous-secteur sur pieds ».

       6) Message du Commandant du 31ème Corps Américain du 13-9-44 : « Le général-commandant le 31ème Corps américain a exprimé au général commandant l'A.B. toute sa satisfaction au sujet du concours apporté aux troupes américaines par les unités de l'A.B. Il a affirmé que c'est grâce au concours de ces troupes que les Américains ont pu progresser rapidement en Belgique. Il a prié le général commandant l'A.B. de porter cette communication à la connaissance des troupes ».

       Le 8 septembre, sur l'ordre du commandement américain, le commandant du district de gendarmerie me demande un renfort de deux pelotons pour le maintien de l'ordre à Ciney et pour rétablir la libre circulation du charroi militaire qui monte en ligne sans discontinuer. Les pelotons 702 et 802 sous les ordres de Jacques Houyet y sont envoyés. Ils sont actionnés par le lieutenant de gendarmerie Meister qui, d'accord avec moi, prescrit le couvre-feu à 19 heures et ordonne que tout individu non en tenue réglementaire de l'AS trouvé en possession d'une arme, soit appréhendé et que son arme soit confisquée et remise à la caserne de gendarmerie. Ces mesures s'étaient imposées après que des individus irresponsables se soient amusés à tirer des rafales de mitraillettes le soir dans les rues de la ville sans autre motif que de se livrer à des plaisanteries d’ivrognes...

       Le Groupe est ce jour-là entièrement réuni dans le même cantonnement à Achêne (ferme David) et la consigne d'interdiction de sortir du cantonnement autrement que pour le service existe toujours ... aussi ne sont-ce pas nos hommes que mes deux pelotons arrêtent à Ciney !!

       Le 9 septembre, une grande cérémonie en l'honneur des morts du groupe a lieu en l'église de Ciney. A cette occasion, une prise d'armes est faite au Groupe. Deux pelotons uniformément équipés et armés encadrent le drapeau du Groupe et rendent les honneurs à l'église et devant le monument en présence des autorités communales. Le détachement a vraiment une magnifique allure.

       Le 11 septembre, à la demande du chef de secteur, le peloton 802 est envoyé à Yvoir pour intercepter les passages clandestins d'isolés allemands à l'écluse de la Meuse.

       Le 14 septembre, le Groupe s'installe au château non habité de Barcenal et le peloton 702 rejoint après exécution de sa mission à Ciney et remerciement par le lieutenant de gendarmerie.

       Entre le 15 septembre et la démobilisation, des patrouilles de peignage des bois sont fournies à la demande de la gendarmerie, des délégations sont envoyées aux enterrements de nos morts et des « Colonnes Mobiles » sont formées d'après les ordres du commandement supérieur de l'A.S. pour être mises en ligne aux côtés des Américains. Malgré l'enthousiasme que ce projet avait soulevé chez tous nos hommes, il s'éternisa par des ordres et des contre- ordres ... et ne fut jamais mis à exécution. Ce fut cependant la seule raison qui à nos yeux justifiait encore notre existence en tant que « Résistants » et « Combattants ». Lorsque la certitude fut acquise que nous n'irions pas rejoindre nos Alliés en Allemagne, une grande désillusion s'abattit sur nous... car nous avions conscience d'avoir bien mérité cette dernière considération. Sur cette impression, la majorité du Groupe s'engagea dans les bataillons de Fusiliers de l'Armée Régulière (au 16ème Bataillon de Fusiliers en majorité). C'est ainsi que le Groupe « A » continua malgré tout la lutte aux côtés des Américains et qu'il fut avec eux sur le Rhin lors de son franchissement.

       Aussi, lorsque le 10 novembre, l'ordre de démobilisation immédiate arriva, cela nous parut-il tout naturel de nous soumettre à cette prescription. Et nous avons alors abdiqué notre volonté propre, nous avons retrouvé notre équilibre dans cette nouvelle phase de transition et nous nous sommes mis totalement au service de l’ORDRE. On ne pourrait en trouver meilleure preuve que l'ordre spécial qu'on va lire et qui fut distribué à tous les hommes après que je leur eus parlé.

ORDRE SPECIAL DU 10 NOVEMBRE 1944

       A tous les membres du Groupe « A »,

       Suivant l'ordre du Secteur n° 32, en date du 9 novembre 44, tous les hommes, maintenus sous les armes jusqu'à présent, doivent être démobilisés immédiatement.

       Comme vous le savez tous, c'est le général Eisenhower, commandant suprême des Forces Expéditionnaires Alliées, qui a donné cet ordre dans sa proclamation d'octobre.

       Nous devons obéir à cet ordre !!

       Personne d'ailleurs ne peut croire que cette démobilisation ressemblera à un abandon de notre part. Vous savez tous que je ne vous abandonnerai pas et que je vous défendrai toujours de toutes mes forces.

       Pour vous, pour nous tous, rien n'est changé ! Nous resterons unis comme par le passé. Nos misères, nos souffrances, nos blessés et nos morts en sont l'absolue garantie.

       Nous nous retrouverons bientôt réunis dans la même unité de l'Armée régulière où nous serons convoqués tous ensemble ... que nous soyons ici au cantonnement ou que vous attendiez chez vous au milieu de vos familles. Ne désespérez donc pas... il n'y a aucune raison. Souvenez-vous de notre devise dans le Maquis : « Rien ne sert d'être embêté, il suffit de s'arranger !! ».

       Et je vous assure que nous nous arrangerons !

       Ne vous laissez donc pas impressionner outre mesure par cette démobilisation. Montrez-vous dignes de l'AS et du Groupe « A ». Gardez très haut votre moral pour continuez bientôt le combat interrompu malgré vous. Le Pays aura encore besoin de vous !!

       Restez disciplinés et ayez la patience d'attendre dans la dignité le moment où nous serons de nouveau ensemble auprès de nos vaillants Alliés.

       Avant de nous séparer, le Groupe organisa un grand banquet à l'occasion du mariage de deux maquisards figurant à l'effectif : le chef de peloton André Simon et l'ambulancière Jeanne Wilmotte. Ce fut magnifique et touchant ; nous avons encore tous en mémoire le charme de la jeune épousée et le rayonnement bruyant du jeune marié. Ce fut aussi le premier pas vers le retour à la civilisation et le « Point Final » de la merveilleuse aventure. Sans doute ceux qui furent là se souviennent-ils encore du ton d'amertume qui perçait malgré tout à travers les rires et les chansons ... surtout parce qu'il y avait vingt-deux absents qui nous étaient chers.

       Le 10 novembre 44, à la fin du jour, toutes nos belles armes qui avaient été l'objet de nos soins amoureux et qui avaient si vaillamment servi étaient remises à la caserne de gendarmerie. Cela aussi fut très dur, ce fut comme un arrachement parce que nous avions l'impression qu'on nous prenait notre bien. Ces armes nous étaient tombées du ciel dans nos propres mains. Nous avions dû faire des prodiges d'imagination et courir de très grands risques pour les conserver en sécurité avant l'entrée en campagne. Nous savions que leur possession dans la clandestinité nous aurait valu la mort avec certitude auprès de la Gestapo. Nous les avions étudiées en les démontant et les remontant de toute façon. Elles avaient été la concrétisation de notre espoir de revanche et le motif de notre enthousiasme suprême. Elles nous avaient accompagnés dans nos combats et beaucoup d'entre nous leur devaient la vie. Par tous ces motifs de propriété, elles étaient à nous. Nos actes passés garantissaient l'usage régulier et discipliné que nous étions prêts à en faire au service du Pays. Quand maintenant on songe à tout cela, on ne peut s'empêcher de penser qu'en somme on a mal fait de nous les reprendre ainsi.

CHAPITRE VIII

EPILOGUE

       Il est triste en effet qu'on nous ait « confondus » et que d'un trait de plume on ait changé notre nom « ARMEE DE BELGIQUE » en « Armée Secrète » pour nous traiter comme la masse des Groupements de Résistance.

       Les regrets ne mènent à rien, dit-on ? Cependant il est difficile d'ignorer l'existence de notre fameux Cheval de Troie qui parachuté en 1943, nous apportait de Londres un statut propre à l'AB et qui consacrait officiellement notre caractère de Seul Groupement Légal de Résistance Armé.

       Nous avons tous le droit de savoir cette vérité que dès 1942, l'AB est officiellement reconnue et qu'elle reçoit ses instructions de Londres par la 2ème Direction du Ministère de la Défense Nationale.

       Nous étions donc parfaitement fondés à croire que notre AB serait le noyau de notre future armée nationale. Cette croyance eut d'ailleurs une influence capitale sur le recrutement et surtout sur la très grande Discipline qui régna parmi nous. Pour ma part, je suis convaincu qu'après trois mois d'instruction sur la radio et la tactique moderne, mes hommes auraient fait une unité combattante à toute épreuve.

       Peut-être un jour nous rendra-t-on justice ? Un peu tard sans doute... car on aura laissé se dissiper ce précieux trésor d'enthousiasme discipliné que représentait l’AB.

       En conclusion et qu'importe la façon dont on nous a traités, nous sommes fiers d'avoir rempli notre Mission et quoi qu'il arrive « Nous le ferions encore si nous avions à le faire ».

Avant de terminer et pour que nos hommes aient une idée concrète de ce que nous avons fait, j'ajouterai ceci :

       Nos destructions de voies ferrées, de routes, de ponts, de tunnels, de réseaux téléphoniques ; nos déraillements, nos captures de locomotives et de trains de munitions représentent le travail de 48 raids d'une escadrille de la RAF (24 destructions importantes qui auraient exigé deux raids pour obtenir un résultat définitif tel que le nôtre), une interruption du trafic ferroviaire de 720 heures (30 obstructions nécessitant 24 heures de remise en état), ce qui se traduisit par un mois d'avance pour nos Alliés en tenant compte de la synchronisation de l'ensemble de l'A.S. La perte de 250.000 litres d'essence pour avions de chasse de nuit (Florennes) opérée à Yvoir-Spontin équivaut à I'abandon de 2.500 heures de vol, d'où économie de 125 bombardiers anglais et 1.250 hommes d'équipage. Notre action a provoqué chez les Allemands une distraction de forces égale à une division d'infanterie. Notre Groupe représentait une force capable de tenir tête à l'effectif d'un régiment d'infanterie. Par voie de conséquence, on peut en déduire la masse de souffrances que nous avons épargnées à la population civile :

       48 raids d'aviation : 480 morts

       Un mois de guerre : 2.000 morts

       Pour nos Alliés, ce fut une économie de milliers de vies.

       Voilà en chiffres... à quoi nous avons servi !!!!

       C'est pour tout cela que j'adresse à mes braves et « vrais » maquisards mes vives félicitations et aussi un grand MERCI de la part de leur Chef pour AVOIR SI BIEN ET SI SIMPLEMENT FAIT CE QUE NOUS AVIONS A FAIRE !!!

       Le 27 août 1945, le jour du premier anniversaire du combat de Jannée, le Premier Ministre Van Acker, est venu inaugurer la belle « Pierre » que nous avons élevée, à Jannée même, à l'endroit où le Groupe trouva l'issue de l'unique salut au cours du combat, à la fameuse borne 35. Au milieu des sapins et des grands hêtres, vous y pourrez lire les 22 noms de nos héros et aussi tout au pied du monument, telle une pieuse confidence, une inscription brève comme leur mort :

« CETTE TERRE A BU LEUR SANG.

CES PIERRES ONT VU LEURS COMBATS »

 

 

      

      

 



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